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Absence du moindre document écrit de la main de Molière


La question des papiers de Molière.

Le trouble de Louÿs, qu’il a tenté ensuite de transformer en énigme et donc en «preuve», tient au fait que Molière est le seul auteur français de premier plan dont on n’a conservé aucun papier, ni lettre, ni brouillon, ni manuscrit. En fait, ce type de papier est extrêmement rare pour les siècles anciens: on n’a conservé ni brouillon, ni manuscrit de Corneille, seulement quelques lettres (une vingtaine tout au plus); on est un peu plus riche pour Racine, ce qui s’explique par l’extrême vénération que ses deux fils lui ont vouée après sa mort: mais, malgré tout le soin de Jean-Baptiste Racine et de Louis Racine à conserver et recueillir tout ce qui concernait leur père, on est seulement en possession d’un peu moins de deux cents lettres, alors que Racine semble avoir écrit plusieurs dizaines de milliers de lettres (il en écrivait plusieurs par jour, comme il s’en plaint à plusieurs reprises); et, là encore, il ne subsiste aucun manuscrit de pièce, sauf le premier acte en prose d’une Iphigénie en Tauride, sujet auquel il avait renoncé, et c’est précisément pour cela que les fils Racine avaient retrouvé ce manuscrit dans les papiers de leur père: parce que c’était une pièce qu’il avait seulement commencée et abandonnée au bout d’un acte. Tous les manuscrits de ses autres pièces n’ont pas été conservés. Cela n’a rien d’étonnant: on ne conservait pas alors les manuscrits des œuvres qui avaient été imprimées. En cela Molière ne fait en rien exception.

Or des papiers de Molière il y en a eu.

La lecture de l’extrait du Privilège du Roi imprimé en 1682 au dernier tome des Œuvres posthumes permet de découvrir que le libraire Denis Thierry «avait traité avec la Veuve de feu Jean Baptiste Poclin de Molière, d’un Manuscrit intitulé Recueil des Œuvres posthumes de J.P.B. de Molière contenant le Dom Garcie de Navarre, ou le Prince jaloux; l’Impromptu de Versailles; Dom Juan, ou Le Festin de Pierre; Mélicerte; Les Amants magnifiques; La Comtesse d’Escarbagnas; et le Malade Imaginaire, revu, corrigé et augmenté».

En dépit de cette vente des derniers manuscrits de pièces de théâtre qui dormaient dans les tiroirs de Molière, il semble bien qu’il restait encore des papiers de la main de Molière à la fin du XVIIe siècle, comme en témoigne le jeune Nicolas Guérin, fils d’Armande Béjart (elle s’était remariée avec le comédien Guérin quatre ans après la mort de Molière), dans la préface de son Myrtil et Mélicerte. Dans cette «pastorale héroïque» en trois actes, Nicolas Guérin avait récrit et donné une fin à Mélicerte, œuvre que Molière avait laissée inachevée en deux actes et qui avait paru sous cette forme dans ses œuvres posthumes. Le jeune Guérin s’en justifiait ainsi dans sa préface:

J’avouerai en tremblant que le troisième Acte est mon ouvrage, et que je l’ai travaillé sans avoir trouvé dans ses papiers ni le moindre fragment, ni la moindre idée.

Il a donc bien existé des papiers de Molière après sa mort, et ils étaient manifestement restés en la possession d'Armande Béjart, ce qui explique que son fils, Nicolas Guérin, y ait eu accès. Ces papiers ont logiquement dû revenir à celui-ci après la mort de sa mère en 1700, mais lui-même est mort quelques années plus tard, à l’âge de trente ans (1708), et il n’y a plus eu personne dans la famille pour veiller jalousement sur les documents de Molière, comme firent les fils Racine de leur côté.

Voilà pourquoi tous ces documents ont disparu: en un temps où l'on n'attachait nulle importance aux écrits manuscrits des grands hommes et des grands créateurs (c'est l'âge romantique qui va valoriser ces traces du génie), ceux qui ont recueilli la petite succession de Nicolas Guérin ont dû commencer par se débarrasser de manuscrits dont ils ne savaient que faire (et dont il ne savaient sans doute pas à qui ils appartenaient ni à quoi ils correspondaient).

De plus, pour qu’il y ait ébauche de mystère, il faudrait que seuls les manuscrits des textes et lettres de Molière aient disparu. Or on n’a conservé aucune lettre écrite à Molière! Peut-on imaginer, du fait de sa notoriété que personne ne lui ait écrit au XVIIe siècle? En fait, deux lettres à Molière ont été publiées dans un recueil de poésies diverses en 1692 (dit «recueil Barbin»): ce sont deux lettres de Chapelle, qui passe pour avoir été l’un des plus proches amis de Molière. Mais on le voit, comme pour tout le reste, elles ont été conservées parce qu’elles ont été imprimées.

Dès lors, le fait que tout ait disparu n’a aucune signification.

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