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Attila et le rapprochement entre Corneille et Molière face à Racine.


Si l’on est relativement bien renseigné sur la mésentente qui s'est manifestée entre Molière et les frères Corneille de 1659 à 1663, nous ne possédons ni document ni témoignage concernant le rapprochement qui s’est opéré entre Molière et Pierre Corneille dans les années qui ont suivi.

L’hypothèse la plus probable, c’est que ce rapprochement s'est produit dans les années 1666-1667, au lendemain de la «trahison» du jeune Racine, dont la deuxième tragédie, Alexandre le Grand, créée avec grand succès par la troupe de Molière au Palais-Royal, est reprise en pleine période d’exclusivité par les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, provoquant l’effondrement des recettes au Palais-Royal.

Or Molière et sa troupe étaient en quête de créations «sérieuses» pour ne pas cantonner leur théâtre dans le comique (ou dans les reprises des «vieilles» tragédies des Corneille, des Rotrou et autres Tristan), mais, justement, leur médiocre réputation dans le tragique retenait les spécialistes de la tragédie de leur proposer leurs nouveautés; en outre, ils semblent s’être brouillés avec deux auteurs en vogue, Gabriel Gilbert, dont ils avaient créé des pièces en 1660-1661, et Claude Boyer qu’ils avaient réussi à attirer mais dont ils avait retiré de l’affiche la très belle tragédie Oropaste à la fin de 1662 pour lancer L’École des femmes: l’un et l’autre étaient retournés dans le giron de l’Hôtel de Bourgogne. D'autre part, le même théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, qui disposait déjà d'une pléthore d’auteurs tragiques et à qui l'affaire d'Alexandre le Grand apportait un nouvel auteur extrêmement prometteur, Racine, a dû trouver dès lors excessives les prétentions financières de Pierre Corneille, admiré dans toute l’Europe à ce moment comme le plus grand auteur tragique contemporain. On comprend pourquoi Molière et ses compagnons ont accepté les conditions de ce dernier (2000 livres, payées d’avance, une somme très importante) pour monter son Attila, ravis de ravir (si je puis me permettre) le grand auteur à l’Hôtel de Bourgogne. Quant à Corneille, malgré son hostilité première et le caractère sulfureux de certaines créations de Molière (Tartuffe était alors interdit), il n’avait pu que se laisser convaincre que la troupe de Molière était désormais bien installée dans le paysage parisien (depuis l’été 1665, elle n’était plus Troupe de Monsieur, mais Troupe du Roi) et accepter son bon argent. Même chose pour Tite et Bérénice trois ans plus tard: Corneille a dû proposer son projet au plus offrant et c'est la troupe de Molière qui a emporté la mise, l’Hôtel de Bourgogne refusant de surenchérir et demandant à son poète à la mode, Racine, d’écrire une pièce sur le même sujet. Les bonnes relations professionnelles de Corneille et Molière à ce moment-là expliquent dès lors parfaitement que c’est à Corneille que Molière ait fait la proposition d’achever la versification de Psyché. Au demeurant, Molière n'avait guère le choix: qui d'autre que Corneille pouvait en aussi peu de temps composer des vers avec autant de grâce que les premières scènes que Molière venait lui-même de versifier? Racine, sans doute; mais avec Racine, Molière était irrémédiablement brouillé. Quant à Corneille, complètement à l'écart des fêtes de Cour, en dépit des offres de service qu'il avait faites en 1663 dans son fier Remerciement au Roi, il s'est empressé de sauter aux côtés de Quinault, derrière Molière et Lully, entourés du danseur Beauchamps et du machiniste Vigarani, dans le brillant convoi de Psyché que Louis XIV attendait avec impatience pour le carnaval de 1671. C'était l'occasion ou jamais, au moment où son très beau mais un peu raide Tite et Bérénice cédait du terrain devant le triomphe de la très élégiaque Bérénice de Racine, de rappeler à tous, et au roi en particulier, qu'en matière de poésie dramatique, y compris dans le registre "tendre", le grand Corneille pouvait encore en remontrer à tout le monde.

Pour autant, bonnes relations professionnelles et intérêts respectifs bien compris ne signifient nullement qu'on s'achemine vers une forme de complicité intellectuelle. C'est une chose de s'entendre à propos de la versification d'un texte que Molière avait déjà entièrement composé en prose; c'en est une autre de se lancer dans une véritable collaboration. Sur ce plan, le témoignage des lettres de François Davant (voir Les témoignages sur la collaboration.) est sans équivoque: les chiens de Molière et de Corneille, lui avait avoué celui-ci, ne chassaient pas bien ensemble…

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Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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