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Autres qualifications de Térence.


On lira ci-dessous trois autres témoignages du XVIIe siècle qui présentent Molière comme le nouveau Térence. Ces témoignages sont importants du fait de la qualité de ceux qui les énoncent.

Le Père Rapin est un érudit jésuite (et mondain), spécialisé dans toutes les matières touchant au langage, à la rhétorique et à la poétique. À l'époque où il écrit la lettre citée ci-dessous, il n'a pas encore publié son œuvre maîtresse intitulée Réflexions sur la poétique d'Aristote (1674).

Son correspondant, Bussy-Rabutin, est l'un des personnages clés de la vie mondaine à l'époque. Exilé sur ses terres depuis de nombreuses années pour avoir laissé courir (et donc laissé publier) ses coquines Histoires amoureuses des Gaules, ce cousin de Mme de Sévigné fut contraint de poursuivre ses mondanités par correspondance et, de ce fait, s'est trouvé être l'auteur et le destinataire d'un nombre considérable de lettres, qui le faisaient d'ailleurs passer en son temps pour LE grand épistolier (au détriment de sa chère cousine, alors dans l'ombre). Par cette position stratégique, il savait tout et il jugeait de tout.

Quant à Chapelain, il est depuis la fin des années 1620 l'homme de lettres français le plus influent, l'un des membres influents de l'Académie française, et surtout l'homme de confiance de Colbert qui s'est appuyé sur lui pour mettre en place au tournant des années 1662-1663 la politique de mécénat royal, qui va se traduire dès le printemps de 1663 par la distribution des premières gratifications aux gens de lettres. On lira ailleurs le jugement qu'il avait formulé à ce moment sur Molière à destination de Colbert.

1- Le Père Rapin à Bussy-Rabutin:

Ne trouvez-vous pas que les comédies de nos poètes (je ne nomme personne, car Molière est de nos amis) font tous les objets plus grands qu’ils ne sont, et qu’elles ne copient presque point au naturel, comme fait Térence? II en est de même des satires : on veut plaire au peuple par les uns et par les autres, et pour lui frapper l’esprit, on grossit les choses : on fait un misanthrope plus misanthrope qu’il n’est; un tartuffe plus hypocrite qu’il n’est. Cela est-il à votre gré? Le génie du peuple est grossier : il faut de grands traits pour le toucher.
(Lettre du 13 août 1672; dans Correspondance de Roger Rabutin, comte de Bussy, avec sa famille et ses amis, éd. Ludovic Lalanne, Paris, 1858, tome II, p.147)

2- Réponse de Bussy-Rabutin au Père Rapin:

Pour les ouvrages de Molière, je vous l’avoue, je les trouve incomparables : ce n’est pas que si on les avait bien examinés, on ne pût trouver quelque chose à retrancher, mais il y en a très peu. Il a copié Térence, et même il l’a surpassé; et je ne l’estime pas moins pour avoir été assez souvent un peu plus loin que la nature. Le but de la comédie doit être de plaire et de faire rire. Qui ne représenterait que des défauts ordinaires ne ferait pas cet effet : il faut donc quelque chose d’extraordinaire, et pourvu qu’elle soit possible, elle réjouit bien davantage que ce qui se voit tous les jours. Despréaux [= Boileau] est encore merveilleux : personne n’écrit avec plus de pureté : ses pensées sont fortes, et ce qui m’en plaît, toujours vraies. Il a attaqué les vices à force ouverte, et Molière plus finement que lui. Mais tous deux ont passé tous les Français qui ont écrit en leur genre.
(Lettre du 24 août 1672; dans Correspondance de Roger Rabutin, comte de Bussy, avec sa famille et ses amis, éd. Ludovic Lalanne, Paris, 1858, tome II, p.156)

3- Lettre de Jean Chapelain au Professeur Ferrari de Padoue quelques mois après la mort de Molière: il reprend la même référence que La Fontaine à la fusion de Plaute et Térence en Molière.

L’exercice de la profession de parler en public, s’il n’est modéré par prudence, attire ordinairement les fluxions sur la poitrine et enfin échauffe plus les poumons qu’il n’est besoin pour le rafraîchissement de la vie. Notre Molière, le Térence et le Plaute de notre siècle, en est péri au milieu de sa dernière action. Ménagés-vous, Monsieur, sur cet exercice et agissez plus à l’avenir de la main que de la voix. Vous et le public y trouverez mieux votre compte.

À l'issue de cet ensemble de textes (ceux-ci et ceux de La Fontaine à la page précédente), nous laissons au lecteur le soin de juger sur pièces : faut-il, comme l'affirmait Louÿs dès 1919, penser que ceux qui appellent Molière Térence et plus encore le Plaute et le Térence moderne font une subtile allusion au fait que Molière est un masque pour un ou plusieurs autres auteurs dissimulés derrière lui? S'il s'agit de Corneille, l'allusion est particulièrement subtile, puisque cela fait des décennies que Corneille est considéré comme LE grand auteur de tragédie et que la comparaison qui vient à l'esprit chez ses contemporains va vers Sophocle (ce qui laissera bientôt le champ libre pour que Racine soit comparé à Euripide). Et Plaute, ce serait qui???

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Développement en cours: Témoignages formulés de son vivant sur l’auteur Molière.

Sous-chapitre en cours: Molière reconnu comme auteur par tous ses contemporains

Chapitre en cours: Molière auteur, les témoignages contemporains (chap. 1)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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