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Comment on devient mythomane


L'École de la IIIe République, tout en célébrant Molière comme le représentant le plus accompli de l'esprit et de la langue française, véritable symbole de la Nation française (face à la Nation allemande), ne cessa pas de transmettre la leçon de Boileau sur les «disparités» de l’œuvre comique de Molière. C'est alors qu'apparut un homme de lettres, poète et romancier de talent, qui eut son heure de gloire au tournant du XIXe et du XXe siècle, qui est encore admiré aujourd’hui pour certaines de ses œuvres, en particulier La Femme et le pantin, et qui jouit d’une véritable aura dans les milieux amateurs de littérature érotique, Pierre Louÿs (1870-1925). Il était persuadé comme tous ses contemporains des disparités de l’œuvre de Molière, alliant génie et faiblesses. Surtout, il était persuadé pour sa part que le représentant de l'esprit et de la langue française était non pas le disparate Molière, mais Pierre Corneille et il fatiguait depuis longtemps ses correspondants et ses visiteurs par son admiration pour les trois géants de la poésie française qu’étaient à ses yeux Ronsard, Corneille et Hugo; admiration qui s’était focalisée, au fil des ans, quasi exclusivement sur Corneille.

Envouté par Corneille. Amateur de textes et de livres rares, il lisait beaucoup et, concernant les textes du XVIIe siècle, il se plaisait à y entendre soit directement, soit indirectement la voix de Corneille. L'événement décisif, comme nous l'avons déjà expliqué (A l'origine de la théorie), fut la publication en 1918 aux éditions Payot du premier tome (le tome II parut en 1919) d'un livre d'Abel Lefranc, professeur au Collège de France, intitulé Sous le masque de William Shakespeare: William Stanley, Vie comte de Derby. Louÿs avait déjà relu l’Amphitryon de Molière, et s'était étonné d'y découvrir un Molière en qui il ne retrouvait pas les disparités qu’on lui avait appris à voir et qui maniait avec grâce le vers irrégulier; il avait remarqué par ailleurs que l’autre pièce de Molière qui relevait d’un même type de versification, Psyché, avait été publiée trois ans plus tard, munie d'un avis selon lequel Corneille avait assuré les trois quarts de la versification. Fort de l'exemple que lui proposait la thèse d'Abel Lefranc sur Shakespeare et décidé à attirer l'attention sur lui en lançant une thèse particulièrement iconoclaste, il n’hésita pas à sauter le pas: Amphitryon devait être de Corneille, comme tout ce qu’il y a de bon dans l’œuvre de Molière.

Un professionnel de la supercherie littéraire et du pseudonymat. Sans doute ne se serait-il pas si facilement convaincu lui-même, s'il n'avait été de son côté un véritable spécialiste de la supercherie littéraire et du pseudonymat. Sa célébrité, on le sait, il l'avait obtenue en faisant passer un recueil de poésies à l'antique qu'il avait composées, les Chansons de Bilitis, pour la traduction de l'œuvre d'une poétesse grecque contemporaine de Sapho. Par ailleurs, parallèlement à ses oeuvres littéraires «officielles», Louÿs ne cessa de multiplier les publications, tantôt érudites (en particulier dans la revue l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux), tantôt érotiques, toutes publications faites sous une stupéfiante variété de pseudonymes.

Délire attributif. Ce n’est pas tout: après avoir commencé à attribuer à Corneille les comédies de Molière, il en vint progressivement à lui attribuer tout texte un peu puissant du XVIIe siècle et même des textes libertins, parus anonymes, comme l’Histoire comique de Francion pourtant unanimement attribuée à Charles Sorel de son vivant, y compris par Sorel lui-même dans sa Bibliothèque française.

Même son très admiratif biographe, Jean-Paul Goujon (Pierre Louÿs, Fayard, 2002), a eu du mal à justifier son délire attributif: «Louÿs a certes pu divaguer dans certaines de ses conclusions ou interprétations» (p.750); reconnaissant qu’il était allé trop loin, J.-P. Goujon a reculé devant la plupart des autres attributions, mais, cherchant à faire descendre quelque lumière dans les sombres dernières années de Louÿs, marquées par une des plus terribles déchéances qu’homme ait connue, il a tenté de sauver à tout prix son délire attributif le plus célèbre, l’attribution des chefs-d’œuvre de Molière à Corneille. De ce fait, J.-P. Goujon a procédé comme son héros, il a — comme on dit en matière judiciaire — «instruit à charge», cherchant à justifier ou approuvant sans discuter toutes les affirmations de Louÿs, sans mettre de l’autre côté de la balance le moindre élément susceptible de le contredire. Il aurait pourtant été de bonne méthode de rappeler à cet endroit que le délire attributif de Louÿs prenait peut-être sa source dans le penchant qu’il eut toute sa vie pour les pseudonymes et les publications «secrètes». Car, bizarrement, dans le reste de sa biographie, J.-P. Goujon admire Louÿs pour ce jeu avec les facettes de sa personnalité, mais il s’abstient soigneusement de rapprocher cette particularité vraiment exceptionnelle avec l’obsession qu’il a eue de prêter à Corneille le même goût pour les pseudonymes et les publications secrètes. Pour un homme qui, au dire de tous les témoins de son temps — et donc de son biographe, navré —, vécut depuis la mort de son frère Georges (1917) dans un trouble qui ne lui laissait que quelques moments de lucidité, et qui pour apaiser ses souffrances et sa neurasthénie surajoutait quotidiennement des litres d’alcool à la cocaïne, il est aisé de comprendre qu’il ait pu prêter à autrui sa propre obsession du dédoublement littéraire. Prêter à ce grand Corneille, qu’il admirait plus que quiconque, sa propre propension à se dédoubler, c’était se rapprocher de Corneille.

Raisons d'un vrai délire. Sans doute le délire attributif de Louÿs n'aurait pas pris de telles proportions s'il avait été, au moment où il s'est lancé dans sa «théorie Corneille», en pleine possession de ses moyens. Que les disciples de Louÿs dissimulent cet aspect des choses, c'est de bonne guerre, puisqu'ils ont une fois pour toutes érigé leur maître à penser en génial inventeur d'une vérité qui n'avait attendu que lui pour surgir au bout de trois siècles. C'est plus regrettable de la part des biographes de Louÿs, dont on attendrait une parfaite honnêteté dans l'approche intellectuelle de leur auteur. Il est ainsi navrant que Jean-Paul Gougon ait soigneusement détaché son chapitre consacré à l'affaire Corneille-Molière de la continuité chronologique: il a pu ainsi dissimuler que Louÿs s'est jeté à corps perdu sur cette affaire dans une période où, pour tous les autres actes de sa vie, il subissait les conséquences de la plus totale déchéance physique et intellectuelle. Voici comment J.-P. Goujon a décrit la situation de Louÿs au lendemain de la mort de son frère Georges, donc à partir d'avril 1917:

Brisé par le chagrin, il va sombrer peu à peu. En mai, il garde la chambre tout le mois. Sa détresse est telle qu'il prend de la cocaïne pour apaiser ses douleurs, habitude qu'il conservera désormais jusqu'à sa mort. (J.P. Goujon, ouvr. cit., p.721)

Suivent quelques témoignages de contemporains, cités par J.-P. Goujon quelques chapitres plus loin, c'est-à-dire après son chapitre consacré à «l'affaire Corneille-Molière»:

«Depuis plusieurs années, Louÿs n'est pas sorti de chez lui. Depuis plusieurs mois, il vit au lit, se nourrissant de liquides: en moyenne chaque jour 2 bouteilles de Champagne, 3 bouteilles de vin, 1 bouteille de Mariani. En surplus, morphine et cocaïne. Le résultat était à prévoir.» (Léautaud, Journal, à la date du 22 mai 1922, cité par J.P. Goujon, ouvr. cit., p.777)

«Même témoignage accablant dans L'Age de fer de Fernand Gregh: "Il [Louÿs] passait les nuits éveillé, dormait un jour sur trois, buvait du vin Mariani à doses incroyables, trois à quatre bouteilles par jour, fumait soixante à quatre-vingts cigarettes par vingt-quatre heures, sans compter l'usage de quelques poisons classiques."» (Goujon, ouvr. cit., p.777)

On comprend comment, au cours de telles séries de jours et de nuits sans sommeil, Louÿs a pu noircir des centaines et peut-être des milliers de pages, accumulant ce qu'il croyait être les «preuves» de sa thèse, c’est-à-dire, en fait, recopiant des listes de milliers de vers de Corneille et de Molière avec la conviction qu'ils possédaient des points communs en matière de style et de versification et même des «tics d’écriture», listes interminables justifiées dans son esprit troublé par le fait qu’il s’agissait d’un unique écrivain, un Corneille signant tantôt Corneille et tantôt Molière. On verra plus loin, dans la partie «style», quel crédit on peut accorder à ses affligeantes litanies qu'il tentait de faire passer pour des démonstrations.

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