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Comment on invente un secret en l’absence de tout mystère


Les nombreux ennemis de Molière lui ont TOUT reproché de son vivant — de plagier les auteurs italiens et espagnols, de puiser dans des mémoires fournis par ses admirateurs (il suffit de relire tous les textes parus en 1663 lors de la «querelle de L’École des femmes»), d’être un dangereux libertin, et bien sûr d’être jaloux et d'être probablement au nombre de ces cocus dont il se moque dans ses pièces (NB. il a commencé à jouer les rôles de cocu bien avant de se marier) — sauf une chose : l’idée même d’une supercherie littéraire n’a effleuré la pensée d’aucun de ses nombreux et virulents ennemis, même de ceux qui voulaient l’envoyer au bûcher avec ses livres. Pourtant il y avait de quoi fournir un beau sujet d’attaque. Mais, justement, il ne pouvait venir à l’idée de personne d’imaginer que Molière n’était qu’un prête-nom.

La thèse du secret absolu. Dès lors, puisque, du vivant de Molière et dans les décennies qui ont suivi sa mort, n'est pas apparue l'ombre d'un doute sur son statut d'auteur, Louÿs et ses disciples ont été contraints de fonder leur «théorie Corneille» sur le principe du secret absolu — fondement de toutes les théories qu'on appelle aujourd'hui «conspirationnistes». En somme, les contemporains ont tout ignoré parce que la collaboration entre Corneille et Molière serait restée rigoureusement secrète.

Le secret ou l'empilement de trouvailles. Cependant, ce type de postulation d’un secret absolu — quand la vie de Molière (de son retour à Paris en 1658 à sa mort en 1673) a été si extraordinairement publique, épiée, déchirée par ses ennemis, comme le montre remarquablement la plus récente des biographies consacrées à Molière (par Roger Duchêne, Paris, Fayard, 1998) — suppose que les lecteurs de la théorie l'admettent sans discuter, avec une foi sans faille dans les affirmations de Pierre Louÿs. De là la nécessité de compléter cette invitation à la «foi» par un empilement d'affirmations en vrac, toutes plus infondées les unes que les autres.

Les plus récentes trouvailles des disciples de Pierre Louÿs consistent en deux nouvelles affirmations fantaisistes: d’une part Molière aurait eu un statut de «bouffon du roi», une situation particulière auprès de Louis XIV qui interdisait aux contemporains de prendre le risque de divulguer un secret que chacun connaissait; d’autre part, Molière aurait fait comme tous les autres comédiens-auteurs, c’est-à-dire qu’il n’aurait été qu’un simple prête-nom de personnalités qui tenaient à garder l'anonymat.

France-Hollande ou l'impossibilité des secrets de Cour. Nous montrerons plus loin que ces affirmations ne reposent sur aucune réalité. En attendant, nous rappellerons simplement ici que les disciples de Louÿs se sont forgé, comme leur maître, des visions fantasmatiques de la France du XVIIe siècle. D'une part, il n'existe plus de bouffon en titre d'office depuis Louis XIII et lorsque Molière se fait traiter de bouffon par ses ennemis, c'est au sens, commun à l'époque, de simple farceur qui se livre à des bouffonneries (on verra que les textes où figure le mot sont sans la moindre ambiguïté). D'autre part, imaginer que Louis XIV pouvait interdire à chacun de divulguer un secret connu de tous à la Cour ne repose sur aucun élément historique et suppose une navrante confusion entre un roi de France du XVIIe siècle et un dictateur allemand ou russe du XXe siècle. Si la France du XVIIe siècle était (très partiellement) soumise à la censure du roi et de l’Église, les libraires de Hollande se faisaient un plaisir d’imprimer tout ce qui pouvait aller à l’encontre de la politique de Louis XIV, et c’est de Hollande que vinrent (en dépit des vains efforts de la police royale) tous les libelles ridiculisant (et ainsi divulguant) les secrètes amours de Louis XIV et de la famille royale. À l’affût comme ils l’étaient des secrets de la Cour de France, tout en étant grands admirateurs des meilleurs auteurs français (et tout particulièrement de Corneille, de Molière et de Racine dont ils publiaient des contrefaçons de toutes les pièces), les Hollandais et les Français exilés en Hollande se seraient fait une joie de signaler la situation particulière de Molière et de Corneille auprès du roi si elle avait eu quelque réalité. Le silence hollandais est la meilleure réponse aux fantasmes de Louÿs et de ses disciples.

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