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Commentaire.


Sur quoi se fonde Louÿs pour affirmer que L’Étourdi n’est pas de 1653 (ou 1655), mais du 3 novembre 1658?

Sur le fait que la troupe de Molière a commencé à jouer à Paris le 3 novembre 1658 et que dans les semaines suivantes elle a mis à l’affiche L’Étourdi.

Donc il récuse l’affirmation de la notice biographique de 1682 qui donne 1653 comme la date de création de L’Étourdi à Lyon et le Registre de La Grange qui, pour sa part donne la date de 1655 (toujours à Lyon).

Son but? Prouver que Molière a rencontré Corneille à Rouen en 1658, que Corneille lui a donné L’Étourdi et que Molière l’a emporté dans ses bagages à Paris.

Sous-entendu: on ne peut pas accorder du crédit à La Grange qui n’avait pour but que de prétendre que Molière avait écrit les pièces de Molière.

Malheureusement, Louÿs est ainsi conduit à passer sous silence un témoignage contemporain qui invalide sa thèse. En 1663, Donneau de Visé publia dans son recueil intitulé Nouvelles nouvelles un «abrégé de l’abrégé de la vie de Molière» dans lequel on peut lire:

«Il fit des farces qui réussirent un peu plus que des farces, et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. Ensuite il voulut faire une pièce en cinq actes, et les Italiens ne lui plaisant pas seulement dans leur jeu, mais encore dans leurs comédies, il en fit une qu’il tira de plusieurs des leurs, à laquelle il donna pour titre L’Étourdi ou les Contretemps. Ensuite, il fit Le Dépit amoureux, qui valait beaucoup moins que la première, mais qui réussit toutefois à cause d’une scène qui plut à tout le monde, et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s’aiment le mieux, et après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris où il emmena sa troupe.
Comme il avait de l’esprit, et qu’il savait ce qu’il fallait faire pour réussir, il n’ouvrit son théâtre qu’après avoir fait plusieurs visites, et brigué quantité d’approbateurs. Il fut trouvé incapable de jouer aucunes pièces sérieuse, mais l’estime que l’on commençait à avoir pour lui, fut cause que l’on le souffrit.
Après avoir quelque temps joué de vieilles pièces, et s’être en quelque façon établi à Paris, il joua son Étourdi et son Dépit amoureux, qui réussirent autant par la préoccupation que l’on commençait à avoir pour lui, que par les applaudissements qu’il reçut de ceux qu’il avait priés de les venir voir.» (on lira le texte complet à la page L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière, 1663).

«et après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris où il emmena sa troupe», écrit Donneau de Visé.

Qui faut-il croire? un contemporain qui publie ce récit cinq ans après l’installation de Molière à Paris, en 1663, au risque d’être contredit par tous ses contemporains s’il ne dit pas la vérité? ou bien Pierre Louÿs?

On fera d’autant plus confiance à ce témoignage que l’on remarque, par le ton persifleur de Donneau de Visé, qu’il est loin à cette date d’être favorable à Molière: il souligne qu’il était incapable de bien jouer les pièces sérieuses et que s’il réussit à s’imposer à Paris ce fut par son habileté à attirer la bonne société dans son théâtre plus que par la qualité de son jeu et de ses pièces.

Dès lors, il n’y a aucune raison de mettre en doute le récit des débuts progressifs de Molière-auteur, commençant par «des farces qui réussirent un peu plus que des farces», puis passant à la comédie en cinq actes et composant L’Étourdi et Le Dépit amoureux «à la campagne»: «et après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris où il emmena sa troupe.»

On voit que le récit de Donneau de Visé s’accorde parfaitement avec les affirmations postérieures de La Grange selon lequel L’Étourdi fut créé à Lyon en 1655 et Le Dépit amoureux à Béziers durant la session des États du Languedoc à la fin de 1656.

De fait, les actes et archives en notre possession nous confirment que la troupe de Molière résida de longs mois à Lyon en 1655 et qu’elle était à Béziers à la fin de 1656.

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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