[retour à un affichage normal]

Accueil > Outils > Confusions créées par les collaborations

Confusions créées par les collaborations


Le cas du Comédien poète.

Le vendredi 10 novembre 1673 fut créée au théâtre Guénégaud, occupé par la Troupe du Roi (constituée des restes de la troupe de Molière et de la troupe du Marais), une nouvelle comédie intitulée Le Comédien poète. Le Registre de La Grange enregistre en marge: «Pièce nouvelle de Mr de Montfleury». Quelques mois plus tard, la pièce paraissait chez le libraire Pierre Promé (daté de 1674) au nom de A I Montfleury (Antoine Jacob, dit Montfleury). Jusqu’ici rien que de très normal. Or le livre de comptes du théâtre Guénégaud signale: «Donné à MM. de Montfleury et Corneille chacun 660 livres de l’argent qu’on a retiré du Comédien poète».

Les disciples de Louÿs déduisent de cette note que c’est Thomas Corneille qui est le véritable auteur de la pièce, et que, du coup, il est certainement l’auteur de toutes les pièces écrites par Montfleury! En somme ce que Pierre Corneille aurait fait avec Molière, Thomas Corneille l’aurait fait avec Montfleury!

La réalité est plus simple, si l’on considère ce qui s’est passé quatre ans plus tard avec Le Festin de Pierre de Molière (pièce rebaptisée Don Juan quelques années plus tard). Dans un billet conservé dans les archives de la Comédie-Française, la veuve de Molière, Armande Béjart écrit:

Je soussignée confesse avoir reçu de la Troupe, en deux paiements, la somme de deux mille deux cent livres, tant pour moi que pour M. de Corneille, de laquelle somme je suis convenue avec ladite Troupe, et dont elle est demeurée d’accord pour l’achat de la pièce du Festin de Pierre, qui m’appartenait, que j’ai fait mettre en vers par ledit sieur de Corneille, dont je quitte la Troupe et tous autres. Fait à Paris, ce 3e juillet 1677. Armande-Grésinde-Claire-Elizabeth Béjart.

On voit que Thomas Corneille ne dédaignait pas de recevoir de l’argent pour mettre en vers certaines pièces laissées en prose par leurs auteurs. Ce qui s’est passé en 1677 pour Le Festin de Pierre s’était déjà passé en 1673 pour Le Comédien poète, dont l’auteur fut bel et bien Montfleury, Thomas Corneille se contentant d’être le versificateur dans la plus parfaite discrétion. Et c’est aussi simplement ce qui s’était passé en 1671 pour Psyché, le rôle du versificateur ayant été tenu cette fois par Pierre Corneille. Avec cette différence fondamentale: si le grand Corneille intervenait pour compléter le travail d'une célébrité comme Molière, il fallait que ça se sache! (voir la page Conclusions sur Psyché)

Collaborations entre Thomas Corneille et Donneau de Visé.

Et c’est encore ce qui se passera dans les années ultérieures entre Thomas Corneille et Donneau de Visé, associés pour les grands succès que furent L’Inconnu Circé, La Devineresse et La Pierre philosophale.. On lit en effet dans la notice nécrologique de Thomas Corneille rédigée par Donneau de Visé quelques mois avant sa propre mort et parue en décembre 1710 dans le Mercure galant, le passage suivant (p. 281 et suiv):

Les Comédiens m’ayant pressé avec de fortes instances de mettre après la mort de Me Voisin tout ce qui s’était passé chez elle pendant sa vie à l’occasion du métier dont elle s’était mêlée, je fis un grand nombre de Scènes qui auraient pu fournir de la matière pour trois ou quatre Pièces ; mais qui ne pouvaient former un sujet parce qu’il était trop uniforme, et qu’il ne s’agissait que de gens qui allaient demander leur bonne aventure, et faire des propositions qui la regardaient ; mais toutes ces Scènes ne pouvant former le nœud d’une Comédie, parce que toutes ces personnes se fuyant et évitant de se parler, il était impossible de faire une liaison de Scènes, et que la Pièces pût avoir un nœud ; je lui donnai mes Scènes, et il en choisit un nombre avec lesquelles il composa un sujet dont le nœud parut des plus agréable [sic], et qui a été regardé comme un Chef-d’œuvre. Le succès de cette Pièce qui a été un des plus prodigieux du siècle, en fait foi. Le succès de la Comédie de L’Inconnu a été aussi des plus grands. Il y avait des raisons pour donner promptement cette Pièce au Public ; de manière que pour avancer, je fis toute la Pièce en Prose, et pendant que je faisais la Prose du second Acte, il mettait celle du premier Acte en vers ; et comme la prose est plus facile que les Vers, j’eus le temps de faire ceux des Divertissements, et surtout du Dialogue de l’Amour et de l’Amitié qui n’a pas déplu au Public. Nous avons fait encore ensemble la superbe Pièce de Machines de Circé, de laquelle je n’ai fait que les Divertissements. Les Comédiens avaient traité du Théâtre des Opéra [sic] de feu Mr le Marquis de Sourdéac ; et comme tous les mouvements des Opéra y étaient restés, je crus qu’en se servant des mêmes mouvements qui avaient servi aux Machines de ces Opéra, ou pourrait faire une Pièce qui serait récitée, et non chantée, et nous cherchâmes un sujet favorable à mettre ces Machines dans leur jour. De manière que lorsque la Pièce parut elle ne ressemblait en rien aux Opéra qui avaient été chantés sur le même Théâtre. Le succès de cette Pièce fut si prodigieux qu’elle fut jouée sans interruption, depuis le commencement du Carême jusqu’au mois de Septembre, et les Représentations en auraient encore duré plus longtemps si les intérêts d’un Particulier n’en eussent point fait retrancher les voix. Il est à remarquer que durant les six premières semaines, la Salle de la Comédie se trouva toute remplie dès midi ; et que comme l’on n’y pouvait trouver de place on donnait un demi Louis d’or à la porte, seulement pour y avoir entrée, et que l’on était content quand pour la même somme que l’on donnait aux premières Loges, on était placé au troisième rang. Je n’avance rien dont les Registres des Comédiens ne fassent foi.

Que dire de plus? Les prête-noms sont une légende inventée au début du 18e siècle, et plaquée par les disciples de Louÿs sur le cas Molière. C'est confondre collaboration et pseudonymat (ou supercherie): ni Montfleury, ni Donneau de Visé n’ont été les prête-noms de Thomas Corneille. Répétons-le: celui-ci a été leur collaborateur en versifiant certaines de leurs pièces, comme Pierre Corneille avait été, en une seule occasion, le collaborateur de Molière lorsqu'il avait versifié une partie de Psyché.

Car on ne saurait trop insister sur ce point: les collaborations existent et semblent se développer surtout après la mort de Molière. Autant qu'on sache, ces collaborations correspondent au schéma collaboratif de Psyché: l'auteur écrit sa pièce en prose et fait appel à un versificateur pour la parachever. Mais ce dont on peut être sûr, c'est que avant Psyché, rien ne permet de penser que Molière ait jamais bénéficié d'une collaboration de ce type: outre qu'en cette occasion la chose a paru si exceptionnelle qu'elle a été précisée solennellement lors de la publication, l'exemple de La Princesse d'Elide que Molière avait rédigée dans l'urgence et dont il n'avait pu versifier que le premier tiers laissant le reste en prose, est la preuve indubitable qu'habituellement il faisait tout lui-même.

____________________________________________________________

Page précédente: La question des prête-noms et des «présentateurs de pièces».

Page suivante: Les erreurs commises par les premiers historiens du théâtre du 18e siècle

Sous-chapitre en cours: La question des parts d’auteur et le statut de comédien poète

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




Présentation | Plan général | Plan détaillé | Index des pages | Accès rédacteurs