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Corneille et Marquise Du Parc.


Le 18 août 1660 était achevé d’imprimer le cinquième et dernier volume du recueil de Poésies choisies publié à Paris par le libraire Sercy et dit pour cette raison Recueil de Sercy. Ce volume comprend un cahier complet consacré à des poèmes de Corneille. On y trouve deux poèmes adressés à Marquise Du Parc, les célèbres «Stances» («Marquise, si mon visage…») et le très beau «Sur le départ de la marquise de B.A.T.».

On en a déduit que Corneille était tombé amoureux de Marquise Du Parc, membre de la troupe de Molière et épouse du l'acteur Du Parc (dit aussi Gros-René). Dans la mesure où Marquise n'a cessé d'être célébrée pour sa beauté et son corps de danseuse (plus que pour ses qualités d'actrice), où elle devint la maîtresse de Racine après la mort de son mari, où les biographies ultérieures de Molière prêtèrent à ce dernier un penchant pour elle et où on aime à la croire peu farouche selon la réputation qu'on prête aux comédiennes, on a décidé que cette femme qui emportait tous les coeurs avait aussi emporté celui de Corneille.

Du coup les disciples de Louÿs ont déduit de cette déduction que Corneille avait été particulièrement proche de la troupe durant le séjour des comédiens à Rouen et que cette proximité confirmerait les étroites relations qu'ils ont imaginées entre Molière et Corneille.

Cet enchaînement de déductions ne repose sur rien de tangible et masque surtout que Corneille et son frère (car Thomas Corneille aussi écrivit un poème à Marquise) se livrèrent en fait à une sorte de joute poétique galante comme il était de bon ton d'en faire depuis la Renaissance en prenant pour prétexte de belles dames, réelles ou imaginaires. Il est tout à fait frappant que les «Stances à Marquise» de Pierre Corneille reposent sur une thématique qui était déjà celle du célèbre poème de Ronsard («Quand vous serez bien vieille au soir à la chandelle»): la beauté et la jeunesse sont éphémères et ce sont les vers des poètes qui apportent l'immortalité; une jeune et jolie femme ne doit pas mépriser le poète vieillissant auquel elle devra de survivre quand sa beauté sera passée.

Pour avoir la preuve que cet ensemble de poésies faisait partie d’un jeu galant dont se délectait la bonne société rouennaise à l’imitation des salons parisiens, on lira le post-scriptum à la lettre du 9 juillet 1658 citée ailleurs:

Monsieur,
Je vous envoie un méchant sonnet que je perdis hier au jeu contre une femme dont le visage et la voix valent bien quelque chose. C’est une bagatelle que j’ai brouillée ce matin, vous en aurez la première copie. Il y a un peu de vanité d’auteur dans les six derniers vers.

S’agit-il de Marquise? Rien ne permet de le supposer. Nous sommes pourtant en juillet 1658, au cœur de la période durant laquelle Molière, Marquise et leur troupe séjournaient à Rouen. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que Corneille considère ces vers galants comme une «bagatelle» et que, rien n'est plus clair, il n'est pas amoureux.

Quant au poème destiné à Iris qui figure dans le même recueil, on veut aussi que Corneille amoureux l'ait destiné à Marquise. Rien ne permet de l'affirmer. Non seulement il n'existe nulle part la moindre équivalence Iris-Marquise, mais on découvre vite qu'il s’agit d’un nom poétique de convention qu’on trouve dans de nombreuses poésies de la même époque. Ainsi dans les Œuvres de Monsieur Scarron, publiées en 1654, on peut lire des stances à Iris:

Si je n’aime de tout mon cœur,
Iris dont le bel œil s’est rendu mon vainqueur,
Par une simple œillade,
Si de suivre d’autres appas,
Jamais l’amour me persuade,
Je veux que sa beauté qui m’a rendu malade,
Ne me guérisse pas.

Oui, si je n’aime constamment,
Et si jamais mépris ou mauvais traitement,
Me rendent infidèle,
O grands Dieux, à qui je promets
De l’aimer et douce et cruelle,
Je veux bien que le feu dont je brûle
Ne la brûle jamais.

Ma raison par de vains discours,
A beau me faire voir le péril que je cours,
Quoi qu’elle me conseille,
Beaux yeux qui paraissez si doux,
Beau teint, belle bouche vermeille,
Beaux cheveux, belle Iris, adorable merveille,
Je veux mourir pour vous.

Faudrait-il donc en conclure que dès 1654 Scarron (à moitié paralysé et recroquevillé sur sa chaise, marié en outre à la très jeune et très charmante Françoise d'Aubigné, future Mme de Maintenon) était "amoureux" d'une Iris et que cette Iris était Marquise du Parc?

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Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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