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Deuxième séjour


Louys écrit (Goujon, p.319) que Molière «traverse brusquement toute la France, passe Paris, et va droit à Rouen, c’est-à-dire chez le dramaturge le plus illustre du monde. 30 avril 1658».

Première remarque: «aller à Rouen», est-ce nécessairement aller «chez» Corneille? On a vu plus haut l’importance de Rouen comme plaque tournante des troupes de comédiens. Louÿs se livre donc ici à un saut interprétatif.

Deuxième remarque: aucun document connu ne porte la date du 30 avril 1658. Il s’agit d’une invention de Louÿs. À la date du 19 mai, l’ensemble de la troupe n’est pas encore arrivé(e) à Rouen.

a- La date d’arrivée de la troupe à Rouen et la lettre de Thomas Corneille.

On ignore à quelle date la troupe est arrivée à Rouen.

La première mention de la présence d’une petite partie de la troupe figure dans une lettre adressée par Thomas Corneille (frère cadet de Pierre Corneille et lui-même dramaturge de renom) à l’abbé de Pure, l’un de leurs amis parisiens, le 19 mai 1658:

Nous attendons ici les deux beautés que vous croyez pouvoir disputer cet hiver d’éclat avec la sienne [celle de Mlle Baron, comédienne qui jouait alors à Paris]. Au moins ai-je remarqué en Mlle Béjart grande envie de jouer à Paris, et je ne doute point qu’au sortir d’ici, cette troupe n’y aille passer le reste de l’année. Je voudrais qu’elle voulût faire alliance avec le Marais, cela en pourrait changer la destinée. Je ne sais si le temps pourra faire ce miracle.

Commentaires:

1) «les deux beautés» qui peuvent disputer d’éclat avec la beauté de Mlle Baron ne peuvent être que Mlle de Brie et Mlle du Parc (car la lettre indique clairement que la troisième vedette de la troupe, Madeleine Béjart, est déjà à Rouen où elle s’est entretenue avec Thomas Corneille).

2) Ces deux beautés sont attendues à Rouen: donc l’ensemble de la troupe n’est pas encore arrivée à la date du 19 mai. On sait que Marquise a fait baptiser une fille à Lyon le 1er mai 1658. On ignore si Molière est arrivé avec le reste de la troupe, s’il est encore en chemin, ou s’il est à Paris.

3) La troupe est déjà assez réputée, puisque l’abbé de Pure connaît pour sa part les deux «beautés» dont il pense qu’elle pourront concurrencer Mlle Baron, et que Thomas Corneille pense que l’alliance de cette troupe avec celle du Marais pourrait en changer la destinée et qu’il espère «ce miracle».

4) les projets d’installation de la troupe à Paris sont connus de tout le monde: l’abbé de Pure en a manifestement parlé dans la lettre à laquelle répond Thomas Corneille, et c'est pourquoi celui-ci vient de s’en entretenir avec Madeleine Béjart.

5) le fait que, concernant les projets de la troupe, Thomas Corneille ne fasse allusion qu’à des conversations avec Madeleine Béjart, donne à penser que ni Molière ni Dufresne n’étaient déjà à Rouen.

b- La troupe de Dufresne et Molière est-elle la seule présente à Rouen en cette période?

- Le 14 juin 1658 un procès-verbal conservé dans les archives du Palais de justice de Rouen mentionne l’incident suivant:

Les comédiens jouant aux Braques furent attaqués, le 6 juin, par une bande de valets qui voulaient entrer malgré les ordonnances de la police, et ces comédiens, ayant voulu repousser la bande, l’un d’eux nommé La Rivière fut blessé d’un coup d’épée.

Comme, dans un acte du 12 juillet 1658, Madeleine Béjart est dite domiciliée au «jeu de paume des Braques», on en a déduit que l’incident avait concerné la troupe de Dufresne et Molière. Seulement, aucun document n’atteste que le comédien blessé, Achille Languillet, dit La Rivière, ait fait partie de cette troupe. On serait plutôt porté à croire qu’il faisait partie d’une autre troupe, elle aussi présente à Rouen à cette date.

- Le 20 juin 1658, les registres de l’Hôtel-Dieu de Rouen mentionnent l’encaissement d’une somme de 77 livres «provenue d’une comédie représentée par les comédiens de Son Altesse en faveur et bénéfice des pauvres dudit Hôtel-Dieu». La troupe de Dufresne et Molière conserve-t-elle encore le titre de troupe «de Son Altesse», alors que le prince de Conti lui a fait savoir depuis deux ans qu’il ne voulait plus que la troupe porte son nom? Ou s’agit-il de la troupe de Gaston d’Orléans, frère du défunt roi Louis XIII, dont faisait partie à cette époque un comédien nommé Mondorge (Jean Mignot dit Mondorge) qu’une anecdote relatée par Baron à Grimarest montrera venir demander un secours financier à Molière une décennie plus tard?

c- Pourquoi Molière «passe Paris» et va directement à Rouen?

La réponse est aisée à déduire de la lettre de Thomas Corneille qui souhaite que la troupe à laquelle appartient Madeleine Béjart et qui va être rejointe par les «deux beautés» qui ne sont pas encore arrivées, fasse alliance avec le Marais.

Autrement dit, des discussions que Thomas Corneille a eues avec Madeleine Béjart, il ressort que la troupe veut s’installer à Paris durablement: c’est pourquoi Thomas Corneille souhaite qu’elle fasse alliance avec la troupe du Marais, dont la salle parisienne est alors fermée, et dont les membres jouent aussi à Rouen à la même époque. (Rappelons que le théâtre du Marais, fermé depuis le relâche de Pâques 1657, ne rouvrira qu’après le relâche de Pâques 1659.)

De fait des négociations vont prendre forme par la suite entre les deux troupes, comme on le voit par le document suivant.

Le 12 juillet 1658, selon un bail conclu devant notaires à Rouen, Madeleine Béjart, qui se dit «logée au jeu de paume des Braques», loue, pour une durée de 18 mois et pour un loyer de 3000 livres annuelles, le Jeu de paume du Marais à Paris. La location doit commencer «au jour de la Saint-Michel» (29 septembre) En cas de contestation financière, son adresse officielle est «en la maison de Monsieur Pocquelin, tapissier, valet de chambre du Roi, demeurant sous les Halles, paroisse Saint-Eustache».

Ni Molière, ni Dufresne, ni aucun autre membre de la troupe ne signe ce bail. Il n’aura pas de suite.

Autrement dit, si «Molière passe Paris et va directement à Rouen», c’est qu’il n’est pas question — pour une troupe qui veut s’installer durablement à Paris — de se présenter au pied levé dans la capitale, de jouer dans un jeu de paume sommairement aménagé (ou aménagé à grands frais, ce qui risquerait de produire le même enchaînement de dettes qu’en 1643-1645) et de courir ainsi le risque d’échouer, comme cela avait été le cas quinze ans plus tôt du temps de L’Illustre Théâtre.

La troupe commence donc par demeurer à Rouen, où de nombreuses bandes de comédiens parisiens (dont la troupe du Marais) avaient coutume d’aller, soit avant de s’élancer dans la «campagne» soit avant de revenir tenter sa chance à Paris (c'est le cas de la troupe du Marais, encore une fois), et de préparer à Rouen les conditions optimales de son installation à Paris.

Le résultat de toutes ces négociations, c’est que celles entreprises avec le Marais échouèrent (malgré les souhaits des frères Corneille), mais grâce aux appuis parisiens des comédiens, Molière obtint le patronage de Monsieur frère du roi et le partage de la salle occupée par les comédiens italiens au Petit-Bourbon.

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Sous-chapitre en cours: La question des séjours à Rouen

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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