[retour à un affichage normal]

Accueil > Outils > Du doute scientifique au doute négationniste

Du doute scientifique au doute négationniste


Raisons du doute scientifique envers des biographies non fiables

Ce qu’on appelle « l’histoire de la littérature » est une discipline qui s’est constituée très progressivement au 19e siècle en empruntant une part de leurs méthodes aux autres disciplines scientifiques (grosso modo l’histoire d’un côté, la philologie de l’autre). Jusqu’alors, les connaissances sur les écrivains, leurs œuvres, les genres littéraires, les acteurs du milieu littéraire (et théâtral) résultaient de l’accumulation et de la réduplication des discours transmis au fil des siècles par les hommes de lettres. Ainsi, dans le cas de Molière, la publication au début du 18e siècle d’une Vie de Molière due à un homme de lettres nommé Grimarest a servi de socle à toutes les connaissances jusqu’au milieu du 19e siècle : Grimarest, indéfiniment recopié durant près de deux siècles, enrichi par des dizaines d’anecdotes apparues au fil du temps que d’autres hommes de lettres se sont empressés de compiler, a été aveuglément cité comme une source fiable, jusqu’à ce qu’apparaissent les premiers «historiens de la littérature» : les uns ont mis en commun les ressources disponibles en matière de philologie pour procurer la première édition scientifique des textes de Molière (c’est l’édition dite des «Grands Écrivains de la France», réalisée par Eugène Despois et Paul Mesnard) ; les autres se sont mis en quête de tous les documents authentiques concernant Molière et ont créé une revue intitulée Le Moliériste pour recueillir leurs nombreuses découvertes. La conjonction de leurs travaux a remis en cause la plupart des affirmations de Grimarest (y compris tout ce qu’il disait tenir de Baron, comédien vedette engagé à l’âge de dix-sept ans par Molière et passé aussitôt après la mort de celui-ci, moins de trois ans plus tard seulement, dans la troupe rivale), sans pour autant que les premiers historiens de la littérature osent ouvertement et franchement remettre en cause son autorité et surtout celle prêtée à Baron.

On comprend ainsi qu’il ait pu y avoir, au tournant du 19e et du 20e siècles des raisons de douter de l’état des connaissances concernant Molière. À l’heure où l’Europe lettrée bruissait déjà des accusations lancées par quelques esprits sur le plus célèbre des comédiens-auteurs occidentaux (Shakespeare), tous les doutes devenaient permis. Surtout lorsque ces doutes se mirent à germer dans l’esprit d’un Pierre Louÿs, excellent écrivain qui après avoir connu une période de gloire avait sombré dans plus totale déchéance, littéraire, intellectuelle, psychologique, affective, physique et matérielle et dont toute la carrière avait été placée sous le signe de la supercherie littéraire et du pseudonyme.

Du doute scientifique au doute négationniste Près d’un siècle plus tard, nous ne sommes plus dans la même situation et nos connaissances en matière de biographie, de bibliographie, de dramaturgie, de génétique théâtrale ont tellement progressé que reprendre aujourd'hui les argumentations de Louÿs revient à s’enfoncer dans une démarche anti-scientifique et au sens propre du terme négationniste : s’appuyant sur des remises en cause dépassées d'un état du savoir dépassé, les disciples de Louys s'écartent plus encore que leur maître (en partie excusable il y a un siècle) des acquis de la recherche scientifique pour proposer des montages personnels sans fondement.

Bref, sous le prétexte qu'on ne pouvait pas faire confiance à l'état du savoir scientifique à une époque où l'histoire de la littérature n'était pas encore une discipline des «sciences humaines», les disciples de Louÿs continuent de contester le savoir (devenu scientifique) et forgent des histoires purement inventées. Sous le prétexte spécieux de la libre recherche et de la libre parole, ils ont été conduits à faire feu de tout bois pour tenter de maintenir à flot le roman imaginé par Louÿs il y a un siècle. Ce faisant, ils se sont enfoncés dans une démarche consistant à nier les connaissances avérées, à inventer purement et simplement de fausses connaissances, à proposer des lectures biaisées des textes connus, à établir des relations forcées entre des faits indépendants les uns des autres ou des textes sans liens les uns avec les autres ; bref, ils se sont enfoncés toujours plus avant dans une démarche que dans d’autres secteurs des connaissances on qualifie à juste titre de négationniste.

___________________________________________________________

Page précédente: Vocation du site

Chapitre suivant: Ouverture




Présentation | Plan général | Plan détaillé | Index des pages | Accès rédacteurs