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Effets stylistiques.


a- le verbe placé à la 7e syllabe.

Cette position du verbe est présentée par Louÿs comme une caractéristique du théâtre de Corneille, dont on peut citer plusieurs dizaines d’exemples chez Corneille et chez Molière: une grande partie de ces exemples relevés par Louÿs sont reproduits dans le livre de J.P. Goujon, Ôte-moi d'un doute. L'énigme Corneille-Molière, p.279-283.

Exemples dans Le Cid:

Et pour leur coup d’essai veulent des coups de maître (412)

Les Mores et la mer entrèrent dans le port (1286)

Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie (440)

Mais on trouve des milliers d’exemples de cette structure chez les confrères de Corneille et de Molière. Nous donnons ci-dessous quelques extraits de trois des pièces jouées par Molière et sa troupe à Paris, La Mariane et La Mort de Chrispe de Tristan l’Hermite et Venceslas de Rotrou.

Tristan L’Hermite, La Mort de Chrispe, acte I:

Sors, Idole charmante, abandonne la Place (v. 5)

Quel crime à celui-ci se pourrait comparer?

Mon Ame toutefois est encore flattée

Mais il faut noblement achever son Destin

Et j’aime mieux cent fois mourir que le tacher

Qui de mon cœur timide efface ton Portrait (I,1)

Dy lui qu’il peut entrer : rassure-toi mon Ame (I, 2)

Que l’Empire aujourd’hui voit son Hydre abattu

Peut de son Cabinet conquérir des Provinces

Ses Ordres font ainsi trembler les révoltés

Licine à la Campagne exprimait tant d’audace

Il semblait que Mars même occupait son courage

Je l’aperçus d’en haut excitant la tempête
Une plume touffue ondoyait sur sa teste

Quasi tout l’Orient plia sous l’Italie

Licine cependant, accablé d’ennemis

Qu’il eût sur notre Camp renversé le malheur

De quelque illustre coup honorait sa retraite

Lui qui du Monde entier s’est cru rendre le Maistre

Ce trouble absolument finit sa destinée

Elle vient à vos pieds étaler tous les charmes
Qu’une vive douleur mêle en de belles larmes

A l’envi de ses yeux fait briller des clartés

L’excès de sa douleur dévore sa parole

L’art dont elle s’exprime est un charme agréable

Ceux que nos intérêts touchent sensiblement

Il peut de Constantin désarmer la Justice

Désarmer les Vertus, offenser les Dieux

Si cet Esprit altier demeure en son devoir

Oui bien, si nous savons user de la Victoire

Pour faire que vos noms s’élèvent sur la nuë

On n’en puisse jamais perdre le souvenir

Laissez-vous seulement fléchir à ma prière

Qu’une savante main taille aux Victorieux

Peut mieux à sa grandeur servir de monument

Qu’un Auguste Empereur sauve par sa Clémence

Que vous m’obligerez servant ces malheureux (I, 3)

Tristan, La Mariane, acte I:

Qui n’étant point prévus, perdent les imprudents (10)

Quelles fortes raisons apportait ce Docteur (45)

Le flegme humide et froid, s’élevant au cerveau (49)

C’est ainsi que chacun aperçoit en dormant (61)

Les songes quelquefois viennent par d’autres causes;
De même que les uns nos humeurs,
Les autres bien souvent représentent nos mœurs (64-66)

Et celle du voleur, prévenant son destin, (69)

Ces principes communs ont des effets vulgaires (76)

Quoi qu’il en soit, Phérore, écoute un peu le mien (81)

La lumière et le bruit s’épandaient par le monde (87)

Et dessus ce rivage, environné d’effroi (105)

Mais pensant de la main repousser cet outrage (135)

L’État d’un changement peut être menacé (145)

De trente légions la frontière (176)

Et par tant de progrès humilier leurs princes (180)

Les princes vos voisins savent votre courage (183)

Et leur ambition prendra son cours ailleurs (186)

Un cœur que je ne puis ranger sous mon pouvoir (217)

Aveugles déités, égalez mieux les choses (219)

Faut-il que deux moitiés soient si mal assorties (235)

À de moindres clartés s’éblouit davantage (252)

Et s’embarquant ainsi, fit naufrage d’honneur.
De moi tous mes desseins sont sans honte et sans crime
Le feu qui me consume, est un feu légitime (254-256)

Mais quoi? Votre raison est vraiment endormie (263)

Dont les sources de pleurs coulent incessamment (269)

Tout ce que la nature a fait pour me tenter (274)

Et l’éclat de ses yeux veut que mes sentiments (277)

La beauté toutefois doit être dédaignée
Qui de bon naturel n’est point accompagnée (279-280)

Toute cette rigueur vient de sa chasteté
Mais son humeur hautaine est pleine de bonté
Quand le Parthe inhumain prit Hyrcane et Pharselle (281-283)

En me foulant aux pieds, remontait sur le trône (288)

Mille rois glorieux sont ses dignes ancêtres (295)

Aux rapports des valets, donner tant de créance (304)

Et de mille raisons anime son courroux (317)

Rotrou, Venceslas

Étourdi, furieux et poussé d’un faux zèle,
Mon frère contre moi veut prendre sa querelle;
Et bien plus sur l’épée ose porter la main!
Ha! j’atteste du Ciel le pouvoir souverain,
Qu’avant que le Soleil sorti du sein de l’onde
Ôte et rende le jour aux deux parties du monde…, I, 1, v.235-239

Donc ce prétendu «tic d’écriture de Corneille (Goujon-Lefrère, p.279) n’a rien de cornélien.

b- «je» placé à la 7e syllabe. Louÿs estimait que le théâtre de Corneille est un théâtre du «moi» et il en a donc déduit qu’il était spécifique à Corneille que le mot «je» soit mis en valeur en étant placé à la 7e syllabe.

Ex. Ils demandent le Chef, je me nomme, ils se rendent (Le Cid)

Donc, retrouvant cette structure dans de nombreux vers de Molière, il y a vu la confirmation que ces vers ne pouvaient avoir été écrits que par Corneille. Là encore, Louÿs n’est pas allé vérifier chez les contemporains de Corneille et de Molière si ce schéma se retrouve fréquemment. C’est pourtant le cas.

La Calprenède, La Mort de Mithridate (1636, publiée en 1637)

Dans ce devoir rendu je suis intéressé (52)

Oui, Pompée, il est vrai, je serais criminel (79)

Que sans votre bonté je prétendais en vain (83)

Regarde à quels malheurs je t’ai précipitée (110)

Non, parmi ces assauts je fus inébranlable (137)

Et si je souffrais seul, je souffrirais bien moins (196)

Et si je ne vous perds, je les méprise tous (216)

Et si tu m’aimais moins, je serais moins coupable (218)

Quoiqu’en vous affligeant je le puisse affliger (235)

Si je verse des pleurs, je les verse pour lui (244)

Et mourant avec vous je fais ce qu’il dût faire (254)

Souffrez qu’auprès de vous je tienne un même rang (259)

Puisque si je te perds, je me perds doublement (332)

Étant de votre sang je saurai bien mourir (360)

Du sang des ennemis je vengerais ma perte (366)

Mais d’un autre motif je serai retenu (460)

Et n’étant plus à vous je ne serai plus homme (474)

Mais dieux de quels remords je me sens agiter (479)

Et si dans ces accès je ne le disais point (511)

Je vis, et toutefois je ne vois plus le jour.
Privé de mon soleil je suis dans les ténèbres (524-525)

Émile devant toi je prends les Dieux témoins (527)

Et de leurs ennemis je n’aime que la haine (530)

Et depuis trop longtemps je connais Mithridate (570)

Et pour notre salut je dois tout oublier (724)

Je fus leur ennemie, je veux être leur Roi (744)

Et si j’en suis privé, je ne possède rien (780)

Si j’avais moins d’amour, je t’aurais méconnue (804)

Juges-tu qu’en cela je te doive imiter (852)

Si je tiens son parti, je perds une Couronne (865)

Mais si je ne le perds, je me perdrai moi-même (870)

Et pour nous et pour lui je te viens conjurer (907)

Et bien plus que pour nous, je demande pour toi (952)

Si dans ta volonté je ne voyais ma perte (954)

Je te commanderais, je parlerais en père (1102)

Si j’en suis éclairci, je serai satisfait (1120)

Il est encore temps, je veux tout oublier (1151)

Je ne suis plus à moi, je dépend des Romains (1263)

Et péchant envers vous je pèche par contrainte (1266)

Non tigre, non cruel, je n’en espère rien (1271)

J’ay vécu glorieux, je mourrai dans ma gloire (1281)

Dans un autre climat je vous suivrai contente (1415)

Qu’après tant d’amitié je ne suis pas ingrate (1428)

Par le flambeau du jour je n’ai jamais douté (1433)

Et jusques au tombeau je te veux respecter (1450)

Juge avec quel regret je consens à ta perte (1464)

Et quittant un ingrat je suivrai ses parents (1502)

Sur d’autres fondements je bâtis mon bonheur (1522)

Dans mes bras languissants je te vois trépassée (1611)

Je t’accompagnerai, je parle vainement (1626)

Ménandre malgré moi je conserve le jour (1646)

Que mourant près de toi je mourrai sans douleur (1670)

Pour mon plus grand bourreau je ne veux que mes yeux (1714)

Mânes de mes parents je vous veux satisfaire (1727)

Total: 54 (contre 50 occurrences dans Le Cid, 53 dans Le Misanthrope, 50 dans Le Tartuffe)

Faut-il encore d'autres exemples? Regardons une pièce que Molière et sa troupe ont souvent jouée:

Rotrou, Venceslas:

Lors, pour être tout roi, je ne serai plus père,
Et, vous abandonnant à la rigueur des lois,
Aux dépens de mon sang je maintiendrai mes droits. (128-130)

Ce discours m’échappa, je ne le puis nier (v.155)

Le prince est mon aîné, je respecte son rang (v.273)

Excusez ma douleur : je sais, sage Princesse,
Quelles soumissions je dois à votre Altesse
Mais au choix que mon cœur doit faire d’un époux,
Si j’en crois mon honneur, je lui dois plus qu’à vous. (455-458)

Dans vos plus grands mépris je vous serai fidèle ; (543)

Savez-vous si déjà je ne 1’ai point soumise ? (564)

Privé de son amour, je chérirai sa haine,
J’aimerai ses mépris, je bénirai ma peine : (619-620)

II en était charmé, je t’en veux démentir ;
Je mourais, je brulais, je 1’adorais dans l’âme, (626-627)

Hors de votre parti je n’ai plus d’intérêts (818)

Confident ou rival, je ne vous puis haïr.
Sincère et généreux, je ne vous puis trahir. 869-870

Veut qu’en votre faveur je souffre sa justice (1031)

Non, non, lâche rival, je n’y puis consentir. (1102)

Duc, encore une fois, je vous ferme la bouche (1108)

De tout raisonnement je deviens incapable (1216)

Ce que j’ôte à mes nuits, je 1’ajoute à mes jours (1286)

J’ai besoin d’un vengeur, je n’en puis choisir d’autre (1379)

Que, veuve avant l’hymen, je pleure à vos genoux (1382)

Privé de sa faveur, je ne veux point de grâce (1456)

Si j’ose 1’adorer, je prends trop de licence ;
Si je m’en veux punir, j’en reçois la défense. (1563-64)

A cette vue encor je sens que je suis père 1580

Mais à l’État, enfin, je dois ce grand exemple (1604)

Ou, régnant, à l’État je dois ce sacrifice (1612)

D’un opprobre eternel je souille ma couronne (1708)

De mes travaux, grand roi, je demande le fruit 1730

Cassandre le consent, je ne m’en défends plus (1793)

Madame ; ordonnez-en, je vous les abandonne (1848)

Faut-il encore poursuivre? Il le faudrait, puisque aussi bien c'est la technique de Louÿs et de ses disciples, en fait de "preuves", de remplir des pages et des pages…

Reste qu'il est décidément stupéfiant qu'avec d'aussi pauvres démonstrations (mais affirmées avec quel aplomb!) Louÿs ait réussi à entraîner la conviction de quelques personnes. Que les naïfs aient pu s'y laisser prendre, on peut le comprendre. Que son biographe, dont on aurait attendu un peu plus de prudence, se soit interdit la moindre réflexion critique dans le chapitre qu'il a consacré à l'affaire Corneille-Molière (Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs, Fayard, 2002), on en reste confondu... Mais qu'il ait ensuite consacré un livre entier (J.-P. Goujon et J.-J. Lefrère, Ôte-moi d'un doute. L'énigme Corneille-Molière, Fayard, 2006) à célébrer la clairvoyance absolue de Louÿs dans cette affaire, citant sans broncher toutes ses inepties, ses erreurs d'appréciation, ses ignorances en matière de théâtre et de prosodie du XVIIe siècle, on en vient à se perdre en conjectures sur le but d'une telle opération…

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Chapitre en cours: Style, langue, syntaxe, versification (chap. 1)

Partie en cours: Le témoignage des textes (Troisième Partie)




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