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L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière, 1663


Durant l'hiver de 1663, dans son vaste recueil intitulé les Nouvelles nouvelles, Jean Donneau de Visé prenait acte de l'extraordinaire célébrité acquise par Molière en quelques années, en se livrant à une sorte de reconstitution des principales étapes de sa carrière et à un historique de la composition et de la réception de ses pièces jusqu'à L'École des femmes incluse (elle venait d'être créée le 26 décembre 1662). Texte capital à plusieurs titres:

- Il contient lui-même en son sein l'expression par laquelle nous avons choisi de l'intituler: «L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière» et il constitue en cela le premier récit biographique connu sur un auteur vivant, ce qui témoigne du véritable "vedettariat" acquis par Molière en quelques années.

- Il insiste particulièrement sur les raisons du succès rencontré par Molière, inventeur d'une forme de comédie inconnue jusqu'à lui (même s'il affecte de critiquer ses innovations et l'esthétique comique de Molière dans son ensemble).

- Ce texte est une véritable somme concernant la question de l'auctorialité avérée de Molière et il suffit à lui seul à détruire toute la «théorie Corneille» forgée par Louÿs et entretenue par ses disciples. C'est pourquoi ceux-ci s'emploient tantôt à décrédibiliser Donneau de Visé en le présentant comme un collaborateur de Molière (ce qu'il n'était nullement à ce moment, comme nous le rappelons ci-dessous), donc comme un témoin non fiable, tantôt au contraire (indifférents comme toujours aux contradictions de leurs raisonnements) à extraire de ce texte deux ou trois mots par ci par là où il est question de Molière pillant ses devanciers ou récupérant les "mémoires" que lui apportent ses admirateurs — sans se rendre compte en outre que ces pratiques de Molière par rapport aux textes de ses prédécesseurs ou aux idées que lui apportaient certains membres de son entourage constituent la matière même de sa création et l'instituent à la fois comme Auteur en bonne et due forme et comme un créateur radicalement différent de ce que nous savons des pratiques créatrices de Corneille.

Donneau de Visé et Molière

La relation entretenue par le futur créateur du Mercure galant, Jean Donneau de Visé, avec Molière est des plus curieuses et des plus intéressantes. Il a commencé par manifester très hautement (mais sans dévoiler son vrai nom) son admiration envers lui dans les paratextes qui accompagnent l'édition pirate de Sganarelle ou le Cocu imaginaire aussi bien que dans la préface de sa Cocue imaginaire — deux textes publiés en même temps par le libraire Jean Ribou durant l'été de 1660. Mais son attitude était ambiguë puisque ces manifestations d'admiration étaient en même temps destinées à faire accepter par Molière à la fois le piratage réussi de sa pièce (publiée par surprise à partir d'une captation scénique) et le retournement au féminin de l'intrigue et de l'ensemble des personnages (subtile forme de plagiat).

La réaction de Molière fut elle-même ambiguë: il dénonça immédiatement en justice le libraire pirate, mais, après avoir gagné son procès, il laissa diffuser la pièce et ne publia jamais un texte amendé de son Cocu imaginaire; durant plusieurs années furent ainsi réimprimés, avec la pièce, les "arguments de chaque scène" contenant les éloges de Donneau de Visé envers les inventions textuelles et l'admirable jeu scénique de Molière (Donneau y fait allusion dans le long texte que nous citons ci-dessous lorsqu'il parle du Cocu imaginaire).

Concernant La Cocue imaginaire, on ne sait pas si Molière réagit autrement qu'en participant à la composition d'un recueil d'épigrammes (Le Songe du Rêveur, Paris, de Luyne, 1660) dirigées contre Somaize (l'autre acolyte de Ribou, mais cette fois à l'occasion des Précieuses ridicules) et dans lequel le procès imaginaire de Somaize devant le dieu Apollon fournissait l'occasion de débiter aussi son fait à Donneau de Visé (c'est une Muse qui parle):

"Molière, notre cher ami,
Que nous n'aimons pas à demi,
Depuis quelque temps a su faire
Un Cocu, mais imaginaire.
Cependant un archigredin
Qui n'a pas pour avoir du pain,
De peur de passer la carrière
De la saison d'hiver entière,
Avecque son habit d'été,
Fut pour lors assez effronté,
Pour je ne sais comment le prendre,
Et de plus pour le faire vendre.
Il a même été plus loin,
Car l'on dit qu'il a pris le soin
De l'afficher à chaque rue;
De plus l’on a fait la Cocue
Imaginaire, dont un sot
A pris avec soin mot à mot
L’expression et la matière
Dans le Cocu du sieur Molière,
Dont chacun fut fort étonné.
Il l’a seulement retourné ;
Et le retournant, cet infâme
Pour un homme a mis une femme.
Dieu ! quelle honte et quel affront
Cela nous met dessus le front !
N’est-ce pas une moquerie ?
Avons-nous une friperie
Où les livres soient retournés ?"

Après ces mots bien entonnés,
Apollon dit, branlant la tête:
Je lui donnerai sur la crête,
À ce maître faquin d'honneur.
(p.16 de l'édition du Bibliophile Jacob, Genève, 1867)

On ignore comment Donneau réagit à cette manifestation de mépris qu'on pouvait mettre sur le compte de Molière. Il semble en avoir conçu quelque aigreur, ce qui explique le ton persifleur, les éloges mêlés de réserves et les critiques que l'on découvre ci-dessous dans «L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière». Ce qui explique que dans les semaines et les mois qui suivirent, alors que s'était déclenchée (attisée par Molière lui-même) la querelle de L'École des femmes, il publia trois textes qui prenaient Molière et ses pièces pour cible: Zélinde ou la véritable Critique de L'École des femmes, Réponse à L'Impromptu de Versailles ou la Vengeance des marquis, Lettre sur les affaires du théâtre (ces deux derniers textes parus dans le cadre d'un recueil intitulé Diversités galantes, paru chez Jean Ribou en décembre 1663).

Dans les années qui suivirent, Donneau de Visé et Molière se rapprochèrent au point que sa troupe créa plusieurs pièces de Donneau tandis que celui-ci rédigeait la célèbre Lettre sur la comédie du Misanthrope qui parut en tête de la comédie de Molière.

L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière

Les Nouvelles Nouvelles ont paru en trois volumes, correspondant aux trois parties de l’ouvrage, dans le courant du premier trimestre de l’année 1663, en deux livraisons différentes, l’une mise en vente par Ribou, l’autre par Bienfaict, Barbin et Quinet, chacun s’attribuant un des trois tomes. Le texte de "L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière" figure dans la IIIe Partie des Nouvelles Nouvelles, au sein d’un chapitre intitulé «Extrait d'une lettre écrite du Parnasse, touchant les nouveaux règlements qui ont été depuis peu faits dans le conseil d'Apollon et des Muses, extraordinairement assemblé».

Seul le tome I porte un achevé d’imprimer, qui indique la date du 9 février 1663. Nous reproduisons le texte de cette édition (t. III, p. 217-244).

— Je crois, dit alors Straton, que c'est à mon tour de parler, et je ne prends la parole que pour entretenir Pallante, dit-il en s'adressant à moi, de l'auteur de L'École des maris, dont Clorante s'est malicieusement défendu de dire ce qu'il savait. Je ne ferai point comme ceux dont on vient de parler, qui louent et qui blâment excessivement. Je dirai la vérité, sans que ce fameux auteur s'en doive offenser ; et certes il aurait grand tort de le faire, puisqu'il fait profession ouverte de publier en plein théâtre les vérités de tout le monde. Cette raison m'oblige à publier les siennes plus librement que je ne ferais. Je n'irai point toutefois jusqu'à la satire, et tout ce que je dirai sera tant soit peu plus à sa gloire qu'à son désavantage.

Je dirai d'abord que si son esprit ne l'avait pas rendu un des plus illustres du siècle, je serais ridicule de vous en entretenir aussi longtemps et aussi sérieusement que je vais faire, et que je mériterais d'être raillé. Mais comme il peut passer pour le Térence de notre siècle, qu'il est grand auteur et grand comédien, lorsqu'il joue ses pièces, et que ceux qui ont excellé dans ces deux choses ont toujours eu place en l'Histoire, je puis bien vous faire ici un abrégé de l'abrégé de sa vie et vous entretenir de celui dont l'on s'entretient presque dans toute l'Europe et qui fait si souvent retourner à l'école tout ce qu'il y a de gens d'esprit à Paris.

Ce fameux auteur de L'École des maris, ayant eu dès sa jeunesse une inclination toute particulière pour le théâtre, se jeta dans la comédie, quoiqu'il se pût bien passer de cette occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le monde. Il fit quelque temps la comédie à la campagne, et quoiqu'il jouât fort mal le sérieux et que dans le comique il ne fût qu'une copie de Trivelin et de Scaramouche, il ne laissa pas que de devenir en peu de temps, par son adresse et par son esprit, le chef de sa troupe, et de l'obliger à porter son nom.

Cette troupe, ayant un chef si spirituel et si adroit, effaça en peu de temps toutes les troupes de la campagne, et il n'y avait point de comédiens dans les autres qui ne briguassent des places dans la sienne.

Il fit des farces, qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. Ensuite il voulut faire une pièce en cinq actes, et, les Italiens ne lui plaisant pas seulement dans leur jeu, mais encore dans leurs comédies, il en fit une qu'il tira de plusieurs des leurs, à laquelle il donna pour titre L'Étourdi ou les Contretemps. Ensuite il fit Le Dépit amoureux, qui valait beaucoup moins que la première, mais qui réussit toutefois à cause d'une scène qui plut à tout le monde et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s'aiment le mieux ; et après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris, où il emmena sa troupe.

Comme il avait de l'esprit et qu'il savait ce qu'il fallait faire pour réussir, il n'ouvrit son théâtre qu'après avoir fait plusieurs visites et brigué quantité d'approbateurs. Il fut trouvé incapable de jouer aucune pièce sérieuse, mais l'estime que l'on commençait à avoir pour lui fut cause que l'on le souffrit.

Après avoir quelque temps joué de vieilles pièces et s'être en quelque façon établi à Paris, il joua son Étourdi et son Dépit amoureux, qui réussirent autant par la préoccupation que l'on commençait à avoir pour lui que par les applaudissements qu'il reçut de ceux qu'il avait priés de les venir voir.

Après le succès de ces deux pièces, son théâtre commença à se trouver continuellement rempli de gens de qualité, non pas tant pour le divertissement qu'ils y prenaient (car l'on n'y jouait que de vieilles pièces), que parce que le monde ayant pris l'habitude d'y aller, ceux qui aimaient la compagnie et qui aimaient à se faire voir y trouvaient amplement de quoi se contenter. Ainsi l'on y venait par coutume, sans dessein d'écouter la comédie et sans savoir ce que l'on y jouait.

Pendant cela, notre auteur fit réflexion sur ce qui se passait dans le monde, et surtout parmi les gens de qualité, pour en reconnaître les défauts. Mais comme il n'était encore ni assez hardi pour entreprendre une satire, ni assez capable pour en venir à bout, il eut recours aux Italiens, ses bons amis, et accommoda Les Précieuses au théâtre français, qui avaient été jouées sur le leur et qui leur avaient été données par un abbé des plus galants. Il les habilla admirablement bien à la française, et la réussite qu'elles eurent lui fit connaître que l'on aimait la satire et la bagatelle. Il connut par là les goûts du siècle, il vit bien qu'il était malade et que les bonnes choses ne lui plaisaient pas.

Il apprit que les gens de qualité ne voulaient rire qu'à leurs dépens, qu'ils voulaient que l'on fît voir leurs défauts en public, qu'ils étaient les plus dociles du monde, et qu'ils auraient été bons du temps où l'on faisait pénitence à la porte des temples, puisque, loin de se fâcher de ce que l'on publiait leurs sottises, ils s'en glorifiaient ; et de fait, après que l'on eût joué Les Précieuses, où ils étaient et bien représentés et bien raillés, ils donnèrent eux-mêmes, avec beaucoup d'empressement, à l'auteur dont je vous entretiens, des mémoires de tout ce qui se passait dans le monde et des portraits de leurs propres défauts et de ceux de leurs meilleurs amis, croyant qu'il y avait de la gloire pour eux que l'on reconnût leurs impertinences dans ses ouvrages et que l'on dît même qu'il avait voulu parler d'eux. Car vous saurez qu'il y a de certains défauts de qualité dont ils font gloire et qu'ils seraient bien fâchés que l'on crût qu'ils ne les eussent pas.

Notre auteur ayant derechef connu ce qu'ils aimaient, vit bien qu'il fallait qu'il s'accommodât au temps ; ce qu'il a si bien fait depuis, qu'il en a mérité toutes les louanges que l'on a jamais données aux plus grands auteurs. Jamais homme ne s'est si bien su servir de l'occasion ; jamais homme n'a su si naturellement décrire ni représenter les actions humaines, et jamais homme n'a su si bien faire son profit des conseils d'autrui.

Il fit, après Les Précieuses, Le Cocu imaginaire, qui est, à mon sentiment et à celui de beaucoup d'autres, la meilleure de toutes ses pièces, et la mieux écrite. Je ne vous en entretiendrai pas davantage, et je me contenterai de vous faire savoir que vous en apprendrez beaucoup plus que je ne vous en pourrais dire, si vous voulez prendre la peine de lire la prose que vous trouverez dans l'imprimé au-dessus de chaque scène.

Notre auteur, ou, pour ne pas répéter ce mot si souvent, le héros de ce petit récit, après avoir fait cette pièce, reçut des gens de qualité plus de mémoires que jamais, dont l'on le pria de se servir dans celles qu'il devait faire ensuite, et je le vis bien embarrassé, un soir, après la comédie, qui cherchait partout des tablettes pour écrire ce que lui disaient plusieurs personnes de condition dont il était environné ; tellement que l'on peut dire qu'il travaillait sous les gens de qualité, pour leur apprendre après à vivre à leurs dépens, et qu'il était en ce temps, et est encore présentement, leur écolier et leur maître tout ensemble.

Ces messieurs lui donnent souvent à dîner, pour avoir le temps de l'instruire, en dînant, de tout ce qu'ils veulent lui faire mettre dans ses pièces. Mais comme ceux qui croient avoir du mérite ne manquent jamais de qualité, il rend tous les repas qu'il reçoit, son esprit le faisant aller de pair avec beaucoup de gens qui sont beaucoup au-dessus de lui. L'on ne doit point après celui s'étonner pourquoi l'on voit tant de monde à ses pièces : tous ceux qui lui donnent des mémoires veulent voir s'il s'en sert bien. Tel y va pour un vers, tel pour un demi-vers, tel pour un mot et tel pour une pensée dont il l'aura prié de se servir, ce qui fait croire justement que la quantité d'auditeurs intéressés qui vont voir ses pièces les font réussir, et non pas leur bonté toute seule, comme quelques-uns se persuadent.

L'École des maris fut celle qui sortit de sa plume après Le Cocu imaginaire. C'est encore un de ces tableaux des choses que l'on voit le plus fréquemment arriver dans le monde, ce qui a fait qu'elle n'a pas été moins suivie que les précédentes. Les vers en sont moins bons que ceux du Cocu imaginaire, mais le sujet en est tout à fait bien conduit, et si cette pièce avait eu cinq actes, elle pourrait tenir rang dans la postérité après Le Menteur et Les Visionnaires.

Notre auteur, après avoir fait ces deux pièces, reçut des mémoires en telle confusion que, de ceux qui lui restaient et de ceux qu'il recevait tous les jours, il en aurait eu de quoi travailler toute sa vie, s'il ne se fût avisé, pour satisfaire les gens de qualité et pour les railler ainsi qu'ils le souhaitaient, de faire une pièce où il pût mettre quantité de leurs portraits.

Il fit donc la comédie des Fâcheux, dont le sujet est autant méchant que l'on puisse imaginer, et qui ne doit pas être appelée une pièce de théâtre. Ce n'est qu'un amas de portraits détachés et tirés de ces mémoires, mais qui sont si naturellement représentés, si bien touchés et si bien finis, qu'il en a mérité beaucoup de gloire ; et ce qui fait voir que les gens de qualité sont non seulement bien aises d'être raillés, mais qu'ils souhaitent que l'on connaisse que c'est d'eux que l'on parle, c'est qu'il s'en trouvait qui faisaient en plein théâtre, lorsque l'on les jouait, les mêmes actions que les comédiens faisaient pour les contrefaire.

Le peu de succès qu'a eu son Don Garcie ou le Prince jaloux, m'a fait oublier de vous en parler à son rang ; mais je crois qu'il suffit de vous dire que c'était une pièce sérieuse et qu'il en avait le premier rôle, pour vous faire connaître que l'on ne s'y devait pas beaucoup divertir.

La dernière de ses comédies, et celle dont vous souhaitez le plus que je vous entretienne, parce que c'est celle qui fait le plus de bruit, s'appelle L'École des femmes. Cette pièce a cinq actes. Tous ceux qui l'ont vue sont demeurés d'accord qu'elle est mal nommée et que c'est plutôt L'École des maris que L'École des femmes. Mais comme il en a déjà fait une sous ce titre, il n'a pu lui donner le même nom. Elles ont beaucoup de rapport ensemble, et dans la première il garde une femme dont il veut faire son épouse, qui, bien qu'il la croie ignorante, en sait plus qu'il ne croit, ainsi que l'Agnès de la dernière, qui joue aussi bien que lui le même personnage et dans L'École des maris et dans L'École des femmes ; et toute la différence que l'on y trouve, c'est que l'Agnès de L'École des femmes est un peu plus sotte et plus ignorante que l'Isabelle de L'École des maris.

Le sujet de ces deux pièces n'est point de son invention, il est tiré de divers endroits, à savoir de Boccace, des contes de Douville, de La Précaution inutile de Scarron ; et ce qu'il y a de plus beau dans la dernière est tiré d'un livre intitulé Les Nuits facétieuses du seigneur Straparole, dans une histoire duquel un rival vient tous les jours faire confidence à son ami, sans savoir qu'il est son rival, des faveurs qu'il obtient de sa maîtresse, ce qui fait tout le sujet et la beauté de L'École des femmes.

Cette pièce a produit des effets tout nouveaux, tout le monde l'a trouvée méchante et tout le monde y a couru. Les dames l'ont blâmée et l'ont été voir ; elle a réussi sans avoir plu, et elle a plu à plusieurs qui ne l'ont pas trouvée bonne. Mais pour vous en dire mon sentiment, c'est le sujet le plus mal conduit qui fût jamais, et je suis prêt à soutenir qu'il n'y a point de scène où l'on ne puisse faire voir une infinité de fautes.

Je suis toutefois obligé d'avouer, pour rendre justice à ce que son auteur a de mérite, que cette pièce est un monstre qui a de belles parties et que jamais l'on ne vit tant de si bonnes et de si méchantes choses ensemble. Il y en a de si naturelles qu'il semble que la nature ait elle-même travaillé à les faire. Il y a des endroits qui sont inimitables et qui sont si bien exprimés que je manque de termes assez forts et assez significatifs pour vous les bien faire concevoir. Il n'y a personne au monde qui les pût si bien exprimer, à moins qu'il n'eût son génie, quand il serait un siècle à les tourner. Ce sont des portraits de la nature qui peuvent passer pour originaux. Il semble qu'elle y parle elle-même. Ces endroits ne se rencontrent pas seulement dans ce que joue Agnès, mais dans les rôles de tous ceux qui jouent à cette pièce.

Jamais comédie ne fut si bien représentée, ni avec tant d'art ; chaque acteur sait combien il y doit faire de pas, et toutes ses œillades sont comptées.

Après le succès de cette pièce, on peut dire que son auteur mérite beaucoup de louanges, pour avoir choisi, entre tous les sujets que Straparole lui fournissait, celui qui venait le mieux au temps, pour s'être servi à propos des mémoires que l'on lui donne tous les jours, pour n'en avoir tiré que ce qu'il fallait et l'avoir si bien mis en vers et si bien cousu à son sujet, pour avoir si bien joué son rôle, pour avoir si judicieusement distribué tous les autres, et pour avoir enfin pris le soin de faire si bien jouer ses compagnons que l'on peut dire que tous les acteurs qui jouent dans sa pièce sont des originaux que les plus habiles maîtres de ce bel art pourront difficilement imiter.

— Tout ce que vous venez de dire est véritable, repartit Clorante ; mais si vous voulez savoir pourquoi presque dans toutes ses pièces il raille tant les cocus et dépeint si naturellement les jaloux, c'est qu'il est du nombre de ces derniers. Ce n'est pas que je ne doive dire, pour lui rendre justice, qu'il ne témoigne pas sa jalousie hors du théâtre : il a trop de prudence et ne voudrait pas s'exposer à la raillerie publique ; mais il voudrait faire en sorte, par le moyen de ses pièces, que tous les hommes pussent devenir jaloux et témoigner leur jalousie sans être blâmés, afin de pouvoir faire comme les autres et témoigner la sienne sans crainte d'être raillé. Nous verrons dans peu, continua le même, une pièce de lui, intitulée La Critique de L'École des femmes, où il dit toutes les fautes que l'on reprend dans sa pièce, et les excuse en même temps.

— Elle n'est pas de lui, repartit Straton, elle est de l'abbé Du Buisson, qui est un des plus galants hommes du siècle.

— J'avoue, lui répondit Clorante, que cet illustre abbé en a fait une, et que, l'ayant portée à l'auteur dont nous parlons, il trouva des raisons pour ne la point jouer, encore qu'il avouât qu'elle fût bonne. Cependant, comme son esprit consiste principalement à se savoir bien servir de l'occasion, et que cette idée lui a plu, il a fait une pièce sur le même sujet, croyant qu'il était seul capable de se donner des louanges.

— Cette critique avantageuse, ou plutôt cette ingénieuse apologie de sa pièce, répliqua Straton, ne la fera pas croire meilleure qu'elle est, et ce n'est pas d'aujourd'hui que tout le monde est persuadé que l'on peut, et même avec quelque sorte de succès, attaquer de beaux ouvrages et en défendre de méchants, et que l'esprit paraît plus en défendant ce qui est méchant qu'en attaquant ce qui est beau. C'est pourquoi l'auteur de L'École des femmes pourra, en défendant sa pièce, donner d'amples preuves de son esprit. Je pourrais encore dire qu'il connaît les ennemis qu'il a à combattre, qu'il sait l'ordre de la bataille, qu'il ne les attaquera que par des endroits dont il sera sûr de sortir à son honneur, et qu'il se mettra en état de ne recevoir aucun coup qu'il ne puisse parer. Il sera, de plus, chef d'un des partis et juge du combat tout ensemble, et ne manquera pas de favoriser les siens. C'est avoir autant d'adresse que d'esprit, que d'agir de la sorte ; c'est aller au-devant du coup, mais seulement pour le parer, ou plutôt, c'est feindre de se maltraiter soi-même, pour éviter de l'être d'un autre, qui pourrait frapper plus rudement.

— Quoique cet auteur soit assez fameux, lui dis-je alors, pour obliger les personnes d'esprit à parler de lui, c'est assez nous entretenir sur un même sujet. J'avouerai toutefois, avant que de le quitter, que vous m'avez fait concevoir beaucoup d'estime pour le peintre ingénieux de tant de beaux tableaux du siècle. Tout ce que vous m'avez dit de lui m'a paru fort sincère, car vous l'avez dit d'une manière à me faire croire que tout ce que vous avez dit à sa gloire est véritable, et les ombres que vous avez placées en quelques endroits de votre portrait n'ont fait que relever l'éclat de vos couleurs ; et s'il vient à savoir tout ce que vous avez dit à son avantage, il sera bien délicat s'il ne vous en est obligé, et je connais beaucoup de personnes qui se tiendraient glorieuses que l'on pût dire d'elles ce que vous avez dit à sa gloire.

Mais pour nous entretenir d'autre chose, je vous prie de me dire ce que c'est que Le Baron de la Crasse, car l'on en parle à la campagne beaucoup plus que de toutes les pièces dont vous venez de m'entretenir.

— Aussi, me repartit Clorante, est-ce un des plus plaisants et des plus beaux tableaux de campagne que l'on puisse jamais voir, puisque c'est le portrait d'un baron campagnard. O Dieux ! s'écria-t-il en continuant, qu'il est naturellement représenté dans cette pièce ! Aussi cette comédie n'a-t-elle pas fait comme celles qui éblouissaient d'abord et qui ne laissent à ceux qui les ont vues que le dépit d'avoir été trompés et de les avoir approuvées. Plus on la voit, plus on la veut voir, et quoique, depuis tantôt un an qu'elle est faite, l'on l'ait jouée presque tous les jours de comédie, chaque représentation y fait découvrir de nouvelles beautés, et si cet auteur continue comme il a commencé, il y en aura peu qui le puisse égaler. L'on dit, continua le même en haussant la voix, que l'on doit jouer un de ces jours une pièce à l'Hôtel de Bourgogne, pleine de ces tableaux du temps, qui sont présentement en grande estime. Elle est, à ce que l'on assure, de celui qui a fait les Nouvelles nouvelles.

— Si elle est de lui, repartit Ariste, il n'a qu'à se bien tenir, et les nouvellistes ne l'épargneront non plus qu'il les a épargnés.

— Ce sera tant mieux pour lui, repartit Straton, et c'est ce qui fera réussir sa pièce. Il voudrait que la moitié de Paris en vînt dire du mal, ce serait un signe qu'elle ne serait pas tout à fait méchante, et que l'autre moitié en viendrait ensuite dire du bien. Quand on veut fronder une comédie et que l'on en parle beaucoup, les divers discours que l'on en tient y font venir du monde, et ceux qui vont rarement à la comédie ne peuvent s'empêcher d'y aller, afin de pouvoir parler d'une chose dont on les entretient si souvent, et afin de voir qui a raison, ou de ceux qui blâment ou de ceux qui louent. Cependant, comme la foule qui se trouve à toutes les représentations d'une pièce en fait la bonté, comme nous avons vu à L'École des femmes, l'on peut dire que ceux qui ne vont voir les pièces que pour les blâmer et qui en parlent continuellement sont cause qu'elles réussissent, puisque leurs discours obligent les autres à les aller voir.

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Développement en cours: Témoignages formulés de son vivant sur l’auteur Molière.

Sous-chapitre en cours: Molière reconnu comme auteur par tous ses contemporains

Chapitre en cours: Molière auteur, les témoignages contemporains (chap. 1)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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