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L’absence de toute trace de collaboration antérieure.


a- Le cas des Fâcheux.

Comme Louÿs et ses disciples tentent de faire croire que le cas de collaboration tout à fait officielle de Psyché dissimule une collaboration occulte, ils cherchent des indices de celle-ci là où il n’y en a pas. C’est ainsi qu’ils invoquent la préface des Fâcheux dans laquelle Molière dit que «tout n’est pas dû à une seule tête».

Ce faisant, ils déforment le texte. Rappelons que Les Fâcheux sont la première comédie de Molière qui associe le texte récité, la musique et la danse : entremêlant les scènes de théâtre et les scènes et intermèdes dansés, Les Fâcheux sont nécessairement un spectacle à plusieurs têtes: Molière d’un côté, pour la partie «dramatique»; Beauchamps de l’autre qui a composé la musique et inventé et réglé les entrées de ballet.

Pour que chacun ait conscience qu'il n'y a aucune ambiguïté et que — comme toujours — les disciples de Louÿs interprètent volontairement les textes à contresens, nous reproduisons ci-dessous intégralement les trois premiers paragraphes de la préface de Molière. On verra que Molière dit "je" pour tout ce qui concerne la composition de la comédie proprement dite et que, dans le troisième paragraphe, c'est à propos du spectacle tout entier (comédie + entrées de ballet) qu'il dit "que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête":

Jamais entreprise au Théâtre ne fut si précipitée que celle-ci ; et c'est une chose, je crois, toute nouvelle, qu’une Comédie ait été conçue, faite, apprise, et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de l’impromptu et en prétendre de la gloire ; mais seulement pour prévenir certaines gens, qui pourraient trouver à redire, que je n’aie pas mis ici toutes les espèces de Fâcheux, qui se trouvent. Je sais que le nombre en est grand, et à la Cour, et dans la Ville, et que sans Épisodes, j’eusse bien pu en composer une Comédie de cinq Actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais dans le peu de temps qui me fut donné, il m’était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes Personnages, et sur la disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu’un petit nombre d’Importuns ; et je pris ceux qui s’offrirent d’abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui j’avais à paraître; et, pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier nœud que je pus trouver. Ce n’est pas mon dessein d’examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s’y sont divertis ont ri selon les règles : Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les Pièces que j’aurai faites : et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand Auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut être ne viendra point, je m’en remets assez aux décisions de la multitude ; et je tiens aussi difficile de combattre un Ouvrage que le public approuve, que d’en défendre un qu’il condamne.
Il n’y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la Pièce fut composée ; et cette fête a fait un tel éclat, qu’il n'est pas nécessaire d’en parler ; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornements qu’on a mêlés avec la Comédie.
Le dessein était de donner un Ballet aussi ; et, comme il n’y avait qu’un petit nombre choisi de Danseurs excellents, on fut contraint de séparer les Entrées de ce Ballet, et l’avis fut de les jeter dans les Entr’Actes de la Comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes Baladins de revenir sous d’autres habits. De sorte que pour ne point rompre aussi le fil de la Pièce, par ces manières d’intermèdes, on s’avisa de les coudre au sujet du mieux que l’on put, et de ne faire qu’une seule chose du Ballet, et de la Comédie : mais, comme le temps était fort précipité, et que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête, on trouvera peut-être quelques endroits du Ballet, qui n’entrent pas dans la Comédie aussi naturellement que d’autres. Quoi qu’il en soit, c’est un mélange qui est nouveau pour nos Théâtres, et dont on pourrait chercher quelques autorités dans l’Antiquité ; et, comme tout le Monde l’a trouvé agréable, il peut servir d’idée à d’autres choses, qui pourraient être méditées avec plus de loisir.

On voit clairement que si Molière écrit "que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête" — et il faut insister sur le terme de "régler" —, c'est simplement pour excuser quelques liaisons un peu forcées entre la comédie et les entrées de ballet. Toute autre interprétation relève du contresens volontaire et donc de la désinformation.

b- La Princesse d’Élide inachevée.

En mai 1664, à l’occasion des grandes fêtes de Versailles intitulées Les Plaisirs de l’Île enchantée on commanda à Molière une aimable comédie galante qu’il appela La Princesse d’Élide. Mais il eut si peu de temps pour s’exécuter qu’il dut laisser les deux tiers de la pièce en prose. Vers le milieu de l’acte II, après le vers 366, on peut lire:

AVIS.
Le dessein de l’Auteur était de traiter ainsi toute la Comédie; mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire, l’obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur plusieurs Scènes, qu’il aurait étendues davantage, s’il avait eu plus de loisir.

Si Corneille avait été le nègre de Molière (selon Louÿs et ses disciples, il l’était depuis 1658), pourquoi Molière en 1664 aurait-t-il dû, faute de temps, laisser en prose la dernière partie de La Princesse d’Élide? Quand on voit qu’en 1671, à l’occasion de leur collaboration officielle pour Psyché, il est dit dans la préface de la pièce qu’il n’a fallu qu’une quinzaine à Corneille pour achever la versification des trois quarts de la pièce, c’eût été un jeu d’enfant de mettre en vers la prose d’une pièce aussi courte (et en alexandrins réguliers) que La Princesse d’Élide. D’autant que Corneille ne semble pas avoir été particulièrement pressé par le temps en cette période. Nous sommes au début de mai 1664 et sa prochaine tragédie, Othon, sera donnée en avant-première à Fontainebleau, devant la Cour, le 31 juillet suivant. Qu’est-ce qui aurait pu l’empêcher de consacrer quelques jours à versifier les derniers actes de La Princesse d’Élide? Rappelons que Pierre Louÿs et tous ses disciples n’hésitent pas à prétendre que un an et demi plus tôt Corneille aurait écrit à la fois L’École des femmes de Molière (créée à la fin décembre 1662) et sa propre Sophonisbe (créée au début de janvier 1663): si on les suit, Corneille aurait donc écrit en parallèle à la fin de 1662 L’École des femmes et Sophonisbe (six mois seulement après avoir avoué que son déménagement à Paris lui donnait tant de tracas qu’il ne savait même pas s’il pourrait donner une nouvelle pièce sur le théâtre cette année-là!), mais il n’aurait pas été capable d’enchaîner la simple versification de la moitié de La Princesse d’Élide et la composition d’Othon en 1664?

Le cas de La Princesse d’Élide constitue évidemment l'une des plus éclatantes preuves démontrant l'inanité des inventions et autres arguments fallacieux avancés par les disciples de Pierre Louÿs.

Raison pour laquelle l'un des disciples de Louÿs a récemment tenté de contourner cet argument. Dans un extraordinaire sursaut de désinformation, D. Labbé (Si deux et deux sont quatre…, Max Milo, 2009, p. 121) a invoqué des événements qui auraient pu justement empêcher Corneille de collaborer avec Molière en mai 1664.

Le premier est la création d'Othon, mais l'on a vu ci-dessus ce qu'il faut en penser (Othon est créé presque trois mois plus tard, et il suffirait d'une semaine à Corneille pour versifier la moitié d'une courte pièce ce théâtre).

Le second — et l'on entre là dans la pure désinformation — serait la mort de son fils Charles. Or si l'on ignore la date exacte de la mort de Charles Corneille (incertitude qui serait de nature à arranger un disciple de Louÿs), on sait très bien, en revanche, que le poème de condoléance adressé par le Père de la Rue à Corneille pour la mort de son fils date de 1665; autrement dit (et à moins de supposer une extraordinaire incivilité du Père de la Rue attendant des mois pour écrire ses vers de condoléances), Charles Corneille a dû mourir au plus tôt à la fin de 1664, soit six mois après la création de La Princesse d’Élide.

Le troisième événement pousse encore plus loin (si c'est possible) l'effort de désinformation. Il s'agit, écrit D. Labbé, de «la maladie et la mort du protecteur des frères Corneille, le duc de Guise (2 juin 1664)». Dans les faits, le duc de Guise est mort trois semaines après la création de La Princesse d’Élide. Par conséquent, on ne voit pas en quoi ce décès aurait pu affecter une éventuelle collaboration de Corneille à la composition de la pièce. Mais, justement, le disciple de Louÿs a prévu l'objection et, c'est là que réside le comble de la désinformation: il évoque une «maladie» du duc, suggérant donc que Corneille a dû jouer le garde-malade ou du moins l'ami éploré durant les trois semaines qui ont précédé et qu'il était donc incapable d'écrire un vers. Malheureusement pour la fausse argumentation de notre désinformateur, la relation officielle des fêtes des «Plaisirs de l'Île enchantée" au cours desquelles fut créée La Princesse d’Élide mentionne la présence (très active) du duc de Guise: non seulement ce dernier parada avec les autres grands seigneurs:

Le Duc de Guise et le Comte d’Armagnac marchaient ensemble après lui. Le premier, portant le nom d'Aquilant le Noir, avait un habit de cette couleur en broderie d'or et de jais; ses plumes, son cheval, et sa lance assortissaient à sa livrée; Et l'autre représentant Griffon le Blanc, portait sur un habit de toile d'argent plusieurs rubis, et montait un cheval blanc bardé de la même couleur.

mais surtout, il participa à la «course de bagues» qui succéda à cette parade. Pour un futur moribond, il était, on le voit, fort bien portant. Et l'on sait par la Gazette du 7 juin que Guise est mort le 2 juin "après onze jours de maladie, qui commença par une difficulté d'uriner".

Bref, on voit toutes les absurdités que les disciples de Louÿs sont obligés d'inventer pour tenter de récuser les faits avérés; et l'on voit à quels efforts de recherche l'entreprise de désinformation généralisée des disciples de Louÿs oblige ceux qui, comme nous, veulent simplement que l'on en reste à la vérité attestée. Au lieu de rappeler tout bonnement que rien ne s'opposait à ce que Corneille collabore avec Molière en mai 1664 s'il avait été son collaborateur, nous sommes obligés de démonter les arguments biaisés des disciples de Louÿs qui entassent fausseté sur fausseté pour faire douter de la vérité.

Concluons, d'un mot: jusqu'à Psyché, Molière n’avait jamais recouru au moindre collaborateur non seulement pour composer, mais même pour achever la versification de l'une de ses comédies. Si collaboration il y eut, ce fut, comme le signale la préface des Fâcheux (et bientôt d'autres préfaces de comédies-ballets) exclusivement avec les musiciens et les danseurs.

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Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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