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La dédicace du Dépit amoureux.


Ce texte est présenté par les disciples de Louÿs comme la preuve évidente que le libraire Quinet (mais aussi son correspondant, et donc bien d’autres) savait que Corneille avait écrit cette pièce. La «preuve» tiendrait dans les mots «le Dépit amoureux, de l’Auteur le plus approuvé de ce siècle»: selon eux, à la date de publication de la pièce, Molière n'aurait encore rien publié de significatif, et «l’auteur le plus approuvé de ce siècle» ne pourrait désigner que Corneille.

À MONSIEUR

MONSIEUR
HOURLIER,
ÉCUYER SIEUR DE
MÉRICOURT, CONSEILLER DU ROI,
LIEUTENANT GÉNÉRAL CIVIL &
CRIMINEL DU BAILLIAGE DU PALAIS,
À PARIS.

MONSIEUR,

Si cette pièce n’avait reçu les applaudissements de toute la France, si elle n’avait été le charme de Paris, et si elle n’avait été le divertissement du plus grand Monarque de la Terre, je ne prendrais pas la liberté de vous l’offrir. Il y a longtemps que j’avais résolu de vous présenter quelque chose qui vous marquât mes respects; Mais ne trouvant rien qui fût digne de vous être offert, qui fût proportionné à vos mérites, j’avais toujours différé le juste et respectueux hommage que je m’étais proposé de vous rendre; et j’eusse peut être encore tardé longtemps à le faire, si le Dépit amoureux, de l’Auteur le plus approuvé de ce siècle, ne me fût tombé entre les mains. J’ai cru, Monsieur, que je ne devais pas laisser échapper cette occasion de satisfaire aux lois que je m’étais imposées, et que tous les gens d’esprit demandant tous les jours cette pièce, pour avoir le plaisir de la lecture comme ils ont eu celui de la représentation, ils seraient bien aises de rencontrer votre nom à la tête. Pour moi, Monsieur, ma joie sera tout à fait grande de le voir passer, non seulement dans plusieurs mains, mais encore dans la bouche des plus charmantes personnes du monde. C’est alors que chacun se souviendra de toutes les belles et avantageuses qualités que vous possédez, que les uns loueront votre Prudence, les autres votre esprit, les autres votre Justice, les autre[s] la douceur qui est inséparable de tout ce que vous faites, et qui est si vivement dépeinte sur votre visage, qu’il n’est personne qui puisse douter que vos actions en soient remplies. Jugez, Monsieur, quelle satisfaction j’aurai de savoir que l’on rendra à votre mérite ce qui lui est dû, que l’on vous donnera des louanges que vous avez si légitimement méritées, que l’on m’estimera d’avoir fait un si juste choix, si glorieux pour moi, et que l’on louera le zèle et le respect avec lequel je suis,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

G. QUINET.

Il faut observer en premier lieu que le Dépit amoureux a été publié sous le nom de Molière (voir: la page de titre + l’Extrait du Privilège du Roi imprimé à la suite de l’Épître). Donc, en bonne et honnête lecture, le membre de phrase: «le Dépit amoureux de l’Auteur le plus approuvé de ce siècle» ne peut désigner que Molière. Cela signifie que les disciples de Pierre Louÿs se livrent à une interprétation parfaitement tendancieuse de ce qui est écrit, en prétendant que c’est Corneille qui est ainsi désigné par le libraire.

Ensuite qu’est-ce qui leur permet de se livrer à cette interprétation tendancieuse? Une présentation volontairement erronée du contexte. Affirmer en effet, comme il le font, qu’à la fin de 1662 Molière n’aurait rien publié qui puisse lui valoir une telle qualification laudative relève de la contre-vérité.

Il faut donc rappeler

- que Corneille est alors considéré comme le plus grand poète dramatique européen vivant, et cette qualification de «plus approuvé» ne permet guère de penser qu’il s’agit de lui (cela le rabaisserait plutôt), d’autant que le livre est publié sous le nom de Molière.

- que le Dépit amoureux a été publié en novembre 1662, c’est-à-dire après Les Précieuses ridicules, Sganarelle ou le cocu imaginaire, Les Fâcheux et L'École des Maris; c’est-à-dire après une série de pièces qui ont passé pour novatrices et ont suscité l’admiration de tous les bons esprits, notamment de La Fontaine qui, au lendemain de la création des Fâcheux (1661), comparait déjà Molière à Térence. (Les témoignages de La Fontaine et la question de Térence.

- qu’en février 1663 — trois mois seulement après l’achevé d’imprimé du Dépit amoureux —, Donneau de Visé se lançait au cœur de l’actualité culturelle et mondaine en proposant dans ses Nouvelles nouvelles un «abrégé de l’abrégé de la vie de Molière». Dans l’entrée en matières, Molière y est désigné à la fois comme «un des plus illustres du siècle» et comme «le Térence de notre siècle» et il est qualifié de «grand auteur» et de «grand comédien lorsqu’il joue ses pièces»:

Je dirai d’abord que si son esprit ne l’avait pas rendu un des plus illustres du siècle, je serais ridicule de vous en entretenir aussi longtemps, et aussi sérieusement que je vais faire, et que je mériterais d’être raillé; mais comme il peut passer pour le Térence de notre siècle, qu’il est grand auteur, et grand comédien, lorsqu’il joue ses pièces, et que ceux qui ont excellé en ces deux choses ont toujours eu place en l’histoire, je puis bien vous entretenir de celui dont l’on s’entretient presque dans toute l’Europe…

Les textes contemporains sont si clairs, on le voit, qu’ils dispensent d’un long commentaire: l’adéquation est totale entre le nom écrit sur la couverture du livre (Molière) et la manière dont Molière est désigné dans la dédicace de Quinet; il n’y a aucune ambiguïté et donc aucune place pour le doute. De cette évidence on tirera trois conclusions:

- en novembre 1662, le libraire-éditeur du Dépit amoureux tenait à rappeler à son dédicataire que, si la pièce en elle-même n’était pas un chef-d’œuvre, du moins son auteur (Molière) était déjà largement «approuvé», et même déjà «le plus approuvé» en matière de comédie puisqu’il était présenté au même moment comme le nouveau Térence. Ce texte contribue ainsi à ce concert d’auctorialité qui, d’hommage en hommage pour son talent d’auteur et son esprit, a très tôt entouré la personne de Molière.

- Ensuite, si Quinet avait voulu parler à mots couverts d’une prétendue association entre Molière et Corneille et s’il s’était adressé aux «happy few» qui étaient au courant, pourquoi personne au 17e siècle n’en aurait-il fait état ensuite, au plus fort des querelles et des attaques contre Molière? et pourquoi, surtout, Quinet et son groupe de libraires — avec lesquels Molière a rompu en 1666 parce qu’ils avaient publié sans son aval une édition collective de son théâtre et qu’ils en avaient profité pour renouveler subrepticement leurs droits sur ses pièces pour une nouvelle période de six ans — n’ont-ils pas fermé la bouche à Molière lorsqu’il a réclamé ses droits sur l’ensemble de ses pièces (voir le privilège royal qui accompagne l’édition des Fourberies de Scapin en 1671) en lui faisant valoir qu’il n’en était pas l’auteur, mais que c’était Corneille? Car de deux choses l'une: soit ils savaient et ils devaient alors vendre la mèche puisque la lucrative exploitation des pièces de Molière était en train de leur échapper; soit le raisonnement des disciples de Louÿs est sans fondement.

- Enfin, on soulignera une fois de plus le système contradictoire dans lequel les disciples de Louÿs n’hésitent pas à s’enfermer pour faire passer à tout prix la théorie inventée par leur maître: eux seuls sont capables de «lire» ce que «dit vraiment» ce texte et de le faire servir à prouver que beaucoup au XVIIe siècle connaissaient ce secret et donc que ce n’était finalement un secret pour personne; sauf que personne n’en a jamais parlé et que tout le monde s’est au contraire extasié sur le talent d’auteur de Molière. Même les libelles hollandais (le plus souvent inspirés par des exilés français en Hollande) qui se complaisaient dans la divulgation de tous les petits secrets de la Cour de Louis XIV n’ont jamais (et pour cause!) eu vent de quoi que ce soit...

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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