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La dévotion de Corneille.


La théorie de Pierre Louÿs et de ses disciples se heurte à un obstacle si fort du côté de la dévotion de Corneille, dont témoignent à la fois ses propres textes et tous les contemporains, qu’ils se sont livrés et continuent à se livrer à d’extraordinaires contorsions pour fabriquer un Corneille capable d’écrire des œuvres aussi anti-dévotes que L’École des femmes, Tartuffe et Le Festin de Pierre (Don Juan).

En effet, tenir l’hypothèse absurde que Corneille a écrit Tartuffe et Don Juan conduit à transformer l’image de Corneille. Corneille, d’après tous les textes contemporains en notre possession, a été un catholique fervent (voir en particulier La piété de Corneille selon son frère.) et certaines lettres, préfaces et dédicaces montrent qu'il est toujours resté dans le giron de ses maîtres jésuites. De plus il ne s'est pas contenté de composer deux tragédies chrétiennes (Polyeucte et Théodore): il a entrepris de traduire au milieu du siècle L’Imitation de Jésus Christ et il a enchaîné quelques années plus tard avec l’Office de la sainte Vierge. Or cet Office de la sainte Vierge est une énorme traduction entreprise durant la période même où il est censé avoir écrit dans l'ombre de Molière Tartuffe et Le Festin de Pierre (Don Juan). Dès lors, on se trouve devant une situation qui n'est plus du tout celle des Tristan l'Hermite et autres La Fontaine, capables d'écrire parallèlement des poésies amoureuses et même des contes légers et des poésies chrétiennes (celles-ci pour expier ceux-là). On se trouverait devant le cas de figure inouï d'un anti-dévot (sans doute athée) qui, loin de se contenter de prendre le masque d’un chrétien sincère (attitude prudente de nombreux libertins), aurait œuvré comme un chrétien sincère en traduisant des ouvrages de piété; et quels ouvrages! car il ne s'est pas agi de traduire quelques hymnes et autres psaumes comme Racine, mais de se lancer la traduction de dizaines de milliers de vers!!!

[bizarrement, c’est exactement la posture que dénonce Molière au début de l’acte V du Festin de Pierre (Don Juan), mais, comme tous les adeptes des raisonnements conspirationnistes, les anti-Molière sont étrangers au principe de non-contradiction).

C’est donc pour pouvoir justifier ce renversement total d’image que Pierre Louÿs a commencé à se forger une idée extensive de Pierre Corneille : Corneille, c’est le grand tout. Dès lors qu’on tient pour l’idée qu’il a écrit Le Festin de Pierre (Don Juan), on est entraîné à affirmer qu’il était lui-même un homme révolté et un libertin (masqué). C’est fort de cette auto-persuasion que Louÿs en est venu à prêter à Corneille l’œuvre la plus improbable qui fût, l’Histoire comique de Francion de Charles Sorel (roman libertin d’abord paru anonyme).

Si les disciples de Louÿs ont renoncé à endosser ses propositions les plus aberrantes — l’Histoire comique de Francion fut rapidement reconnue comme l'œuvre de Sorel et a même fini par être acceptée comme sienne par Sorel en personne dans sa Bibliothèque française —, ce n'est pas seulement pour donner l'impression qu'ils sont plus raisonnables que lui. C'est qu'ils ne sont pas animés par les mêmes motivations. Louÿs était mû par une sorte d'envoûtement (c'est son ami Frédéric Lachèvre, qui reconnaîtra qu'il avait été "envoûté par Corneille"), et ce qu'il voulait prouver, c'était que Corneille était le plus génial créateur français. Ses disciples, eux, ne s'intéressent pas à Corneille. Ce qui seul compte pour eux, c'est de démolir Molière.

Les disciples de Louÿs ont donc renoncé à attribuer à Corneille les œuvres les plus difficiles à défendre, comme le Francion. Mais il n’en ont pas moins été conduits à garder le raisonnement tendant à faire de Corneille une sorte de monstre à deux face, libertin au fond de l'âme — et donc capable d'écrire des satires de la dévotion comme Tartuffe — et chrétien si sincère qu'il a pu se lancer dans la traduction d'énormes ouvrages de piété. En somme, un fou, ou un personnage de roman.

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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