[retour à un affichage normal]

Accueil > Outils > La préface du Festin de Pierre de Thomas Corneille.

La préface du Festin de Pierre de Thomas Corneille.


Les disciples de Louÿs se plaisent à convoquer, au titre des «preuves», l’avertissement placé en tête de la première édition du Festin de Pierre mis en vers (1683). Il s’agit de la version versifiée en 1677 par Thomas Corneille de la pièce en prose de Molière elle-même intitulée Le Festin de Pierre et rebaptisée après sa mort Don Juan ou le festin de Pierre (1682). Rappelons que la pièce de Molière avait été composée en prose rythmée, qu’il ne s’était jamais donné la peine de la faire publier, et que c’est à la demande de la veuve Molière (Armande Béjart) que Thomas Corneille avait versifié (et édulcoré) l’original de Molière en 1677. Depuis 1677, la troupe mettait donc régulièrement à l’affiche sous le nom de Molière la version en vers de Thomas Corneille; et ce sera encore cette version, toujours sous le nom de Molière, qui sera reprise jusqu’en 1842 par la Comédie-Française.

Précisons que cet avertissement impersonnel de 1683 est devenu, à partir de 1692, la préface de Thomas Corneille, au prix de quelques menus ajouts à la première personne.

Cette Pièce, dont les Comédiens donnent tous les ans plusieurs Représentations, est la même que feu Mr de Molière fit jouer en Prose quelque temps avant sa mort. Celui qui l’a mise en Vers, a pris le soin d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les Scrupuleux, et il a suivi la Prose dans tout le reste, à l’exception des Scènes du troisième et du cinquième Acte, où il fait parler des Femmes. Ce sont Scènes ajoutées à cet excellent Original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre Auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée.»

Les disciples de Pierre Louÿs veulent lire dans cet avis l’aveu que Molière aurait non pas écrit mais seulement REPRÉSENTÉ (ils aiment à souligner le mot par ces capitales) cette pièce. On va voir qu’il s’agit d’une interprétation biaisée par méconnaissance du contexte historique, et d’ailleurs contredite dès la première phrase du texte qui dit exactement le contraire! Reprenons donc d’abord la première phrase:

Cette Pièce, dont les Comédiens donnent tous les ans plusieurs Représentations, est la même que feu Mr de Molière fit jouer en Prose quelque temps avant sa mort.

On voit ici qu’il y a attribution explicite de la version en prose à Molière et que Thomas Corneille, dix ans plus tard (c’est-à-dire bien après la mort de Pierre Corneille lui-même), n’a pas changé une seule syllabe à cette phrase alors que, s’il y avait eu un secret, il aurait pu (il aurait dû) laisser éclater la vérité cachée en mémoire de son frère vénéré. De plus, si l’on avait voulu laisser planer une ambiguïté, on n’aurait pas écrit «la même que feu Mr de Molière fit jouer en Prose quelque temps avant sa mort», mais plutôt: "la même que celle qui fut jouée sous le nom de Mr de Molière quelque temps avant sa mort"…

Mais venons-en au passage où figure le verbe «représenter». Lisons donc, non pas seulement la dernière phrase, mais toute la suite du texte (je cite toujours d’après l’édition originale):

Celui qui l’a mise en Vers, a pris le soin d’adoucir certaines expressions qui avaient blessé les Scrupuleux, et il a suivi la Prose dans tout le reste, à l’exception des Scènes du troisième et du cinquième Acte, où il fait parler des Femmes. Ce sont Scènes ajoutées à cet excellent Original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre Auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée.

On voit qu’il y a bien le verbe représenter; mais pas du tout au sens où l’entendent les disciples de Pierre Louÿs! Le libraire en 1683 et Thomas Corneille en 1692 (car cette dernière phrase demeure inchangée) préviennent simplement le lecteur que s’il trouve des défauts dans les scènes ajoutées à l’original en prose, il doit les imputer à l’auteur de ces scènes (Thomas Corneille) et non pas «au célèbre auteur sous le nom duquel la pièce est toujours représentée». Et que signifie cette dernière formule? tout simplement que depuis sa création à la scène (le 12 février 1677), la version versifiée de Thomas Corneille a toujours été affichée et annoncée sous le nom de Molière, et que public et lecteurs ne doivent donc pas attribuer à Molière les défauts des parties ajoutées par Thomas Corneille.

En faisant sien cet avis au lecteur en 1692, en ajoutant quelques mots à la première personne dans l’avant-dernière phrase, Thomas Corneille ne pouvait pas confirmer plus explicitement que Le Festin de Pierre, plus connu aujourd’hui sous le titre de Don Juan ou le Festin de Pierre, est une comédie dont l’auteur n’est autre que Molière. Et c’est Thomas Corneille qui l’affirme, dans le cadre d’une édition des ses propres œuvres! Nous sommes alors dix-neuf ans après la mort de Molière, huit ans après la mort de son frère Pierre, dont il partageait quasiment la vie (de dix-neuf ans son cadet il avait été élevé par lui, ils avaient vécu à Rouen dans des maisons contiguës, ils avaient épousé deux sœurs, ils déménagèrent en même temps à Paris en 1662…). Pourquoi donc Thomas Corneille, depuis toujours éperdu d’admiration devant l’œuvre de son aîné, n’aurait-il pas saisi l’occasion de laisser entendre qu’il avait versifié l’original autrefois écrit non point par Molière, mais par son frère Pierre Corneille?

En attendant, on voit que la version versifiée du Festin de Pierre constitue, comme Psyché, une «contre-preuve» par rapport aux arguties des disciples de Louÿs: les deux seules fois où il y a eu collaboration entre Molière et un autre auteur (fût-elle comme ici post mortem), la part dévolue à chacun a été soigneusement précisée.

__________________________________________________________

Page précédente: La dédicace du Dépit amoureux.

Page suivante: Les textes de l’abbé d’Aubignac.

Chapitre en cours: Textes interprétés à contresens (chap. 3)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




Présentation | Plan général | Plan détaillé | Index des pages | Accès rédacteurs