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La question des dénis d’originalité au moment de la querelle de L’École des femmes


Sur quoi portent précisément les dénis d’originalité formulés par quelques adversaires de Molière au moment de la querelle de L’École des femmes (1663)?

Les disciples de Louÿs invoquent des textes qui accusent Molière de manque d'originalité, espérant laisser croire que les adversaires de Molière ont voulu laisser entrevoir qu'il n'était pas l'auteur de ses œuvres. En fait ces accusations sont extraites exclusivement des pièces parues au moment de ce qu'on a appelé la querelle de L’École des femmes, entre juillet 1663 et l’hiver 1664, c’est-à-dire dans un contexte fortement polémique.

NB. C’est aussi dans ce seul contexte que Molière sera traité de bouffon et de farceur (accusation reprise seulement par les pamphlétaires qui s'en prirent ensuite à Tartuffe et au Festin de Pierre (pièce rebaptisée après la mort de Molière Don Juan), et par l’auteur du violent pamphlet Élomire Hypocondre).

Or, sur quoi portent les accusations lancées contre Molière? Sur une pratique qui consiste à puiser à toutes mains dans les textes existants (nouvelles, comédies italiennes, etc.), et sur le fait de s’inspirer de «mémoires» que lui apportaient les gens du monde (c’est l’accusation formulée par le seul Donneau de Visé).

Voici ce qu'on lit dans l'"Abrégé de l'abrégé" de Donneau de Visé:

après que l'on eût joué Les Précieuses, où ils [les gens de qualité] étaient et bien représentés et bien raillés, ils donnèrent eux-mêmes, avec beaucoup d'empressement, à l'auteur dont je vous entretiens, des mémoires de tout ce qui se passait dans le monde et des portraits de leurs propres défauts et de ceux de leurs meilleurs amis, croyant qu'il y avait de la gloire pour eux que l'on reconnût leurs impertinences dans ses ouvrages et que l'on dît même qu'il avait voulu parler d'eux. Car vous saurez qu'il y a de certains défauts de qualité dont ils font gloire et qu'ils seraient bien fâchés que l'on crût qu'ils ne les eussent pas.
[…]
Notre auteur, ou, pour ne pas répéter ce mot si souvent, le héros de ce petit récit, après avoir fait cette pièce [Sganarelle ou le Cocu imaginaire], reçut des gens de qualité plus de mémoires que jamais, dont l'on le pria de se servir dans celles qu'il devait faire ensuite, et je le vis bien embarrassé, un soir, après la comédie, qui cherchait partout des tablettes pour écrire ce que lui disaient plusieurs personnes de condition dont il était environné ; tellement que l'on peut dire qu'il travaillait sous les gens de qualité, pour leur apprendre après à vivre à leurs dépens, et qu'il était en ce temps, et est encore présentement, leur écolier et leur maître tout ensemble.
Ces messieurs lui donnent souvent à dîner, pour avoir le temps de l'instruire, en dînant, de tout ce qu'ils veulent lui faire mettre dans ses pièces. Mais comme ceux qui croient avoir du mérite ne manquent jamais de qualité, il rend tous les repas qu'il reçoit, son esprit le faisant aller de pair avec beaucoup de gens qui sont beaucoup au-dessus de lui. L'on ne doit point après celui s'étonner pourquoi l'on voit tant de monde à ses pièces : tous ceux qui lui donnent des mémoires veulent voir s'il s'en sert bien. Tel y va pour un vers, tel pour un demi-vers, tel pour un mot et tel pour une pensée dont il l'aura prié de se servir, ce qui fait croire justement que la quantité d'auditeurs intéressés qui vont voir ses pièces les font réussir, et non pas leur bonté toute seule, comme quelques-uns se persuadent.
[…]
Notre auteur, après avoir fait ces deux pièces [Sganarelle ou le Cocu imaginaire et L'École des maris], reçut des mémoires en telle confusion que, de ceux qui lui restaient et de ceux qu'il recevait tous les jours, il en aurait eu de quoi travailler toute sa vie, s'il ne se fût avisé, pour satisfaire les gens de qualité et pour les railler ainsi qu'ils le souhaitaient, de faire une pièce où il pût mettre quantité de leurs portraits.
Il fit donc la comédie des Fâcheux], dont le sujet est autant méchant que l'on puisse imaginer, et qui ne doit pas être appelée une pièce de théâtre. Ce n'est qu'un amas de portraits détachés et tirés de ces mémoires, mais qui sont si naturellement représentés, si bien touchés et si bien finis, qu'il en a mérité beaucoup de gloire ; et ce qui fait voir que les gens de qualité sont non seulement bien aises d'être raillés, mais qu'ils souhaitent que l'on connaisse que c'est d'eux que l'on parle, c'est qu'il s'en trouvait qui faisaient en plein théâtre, lorsque l'on les jouait, les mêmes actions que les comédiens faisaient pour les contrefaire.

Faut-il poursuivre?

Poursuivons avec le même Donneau de Visé, auteur (quelques mois après ses Nouvelles nouvelles où figure cet "Abrégé de l'abrégé de la vie de Molière") de Zélinde ou La Contre-Critique de l'École des Femmes. À la scène VI, Argimont, marchand qui reçoit ses meilleures clientes au-dessus de sa boutique, où il tient salon et discute théâtre, remonte de sa boutique où on l'avait appelé et annonce que parmi ses clientes il a trouvé Élomire (Molière):

ARGIMONT.
Madame, je suis au désespoir de n’avoir pu vous satisfaire, depuis que je suis descendu, Élomire n’a pas dit une seule parole. Je l’ai trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d’un homme qui rêve. Il avait les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient des dentelles, il paraissait attentif à leurs discours, et il semblait, par le mouvement de ses yeux, qu’il regardait jusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu’elles ne disaient pas : je crois même qu’il avait des tablettes, et qu’à la faveur de son manteau, il a écrit, sans être aperçu, ce qu’elles ont dit de plus remarquable.

ORIANE.
Peut-être que c’était un crayon, et qu’il dessinait leurs grimaces, pour les faire représenter au naturel sur son théâtre.

ARGIMONT.
S’il ne les a dessinées sur ses tablettes, je ne doute point qu’il ne les ait imprimées dans son imagination. C’est un dangereux personnage : il y en a qui ne vont point sans leurs mains ; mais l’on peut dire de lui qu’il ne va point sans ses yeux, ou sans ses oreilles.

Faut-il poursuivre?

Poursuivons avec le Panégyrique de L'École des femmes de Charles Robinet (le rédacteur de la Gazette et bientôt le successeur de Loret dans le genre de la gazette en vers burlesque). Dans cette petite comédie de salon, dialoguent adversaires et défenseurs de Molière, que Robinet s'efforce de laisser sur un pied d'égalité. Laissons à la parole à celui qui accuse Molière de manquer d'originalité:

Je remarquerais avec beaucoup de justice, qu’il n’y a presque point du tout d’action, qui est le caractère de la Comédie, et qui la discerne d’avec les Poèmes de récit : et que Zoïle renouvelle la coutume des anciens Comédiens, dont les Représentations ne consistaient qu’en perspectives, en grimaces, et en gestes. Je passe sous silence, que ce n’est qu’un mélange des larcins que l’Auteur a fait de tous côtés, jusqu’à son "Prêchez et patrocinez jusqu’à la Pentecôte", qu’il a pris dans le Rabelais ainsi que dans Don-Quichotte, le modèle des préceptes d’Agnès, qui ne sont qu’une imitation de ceux que ce Chevalier errant donne à son Écuyer, lorsqu’il va prendre le Gouvernement d’une Île : De manière qu’on ne peut pas dire que Zoïle soit une Source vive, mais seulement un Bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs, pour ne point le traiter plus mal, en le comprenant dans la comparaison que quelques-uns ont faite des Compileurs de Passages, à des Ânes, seulement capables de porter de grands fardeaux. Je tais encore que son jeu et ses habits ne sont non plus, que des imitations de dîners Comiques : lesquels le lasseraient aussi nu que la Corneille d’Horace, s’ils lui redemandaient chacun, ce qu’il leur a pris. Je ne veux rien dire des Vers dont la plupart n’ont guère plus de cadence ni d’harmonie, que ceux des Airs du Pont-Neuf, n’étant qu’une Prose rampante mal rimée en divers endroits. Mais je suis trop attaché à l’intérêt des Dames, pour ne pas soutenir que cette École est une Satire effroyablement affilée contre toutes, qui mériterait tant soit peu l’épousette, si l’on était moins débonnaire en France : et que les maximes qu’il y prêche à son Agnès, sont des leçons horribles qu’il fait à tous les Maris, pour réduire le beau Sexe à la dernière des servitudes.

Bref, déni d’originalité, mais en aucun cas déni d’auctorialité… c’est justement le contraire. Et les disciples de Louÿs qui utilisent la formule "un Bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs" pour donner à croire, en sortant cette formule de son contexte, qu'il s'agit d'une allusion à Corneille, sont une fois de plus pris en flagrant délit de malhonnêteté. Ou alors ils méconnaissent tellement ce que c'est que la littérature qu'ils ignorent le concept d'intertextualité, forme savante donnée au 20e siècle à l'idée du "Bassin"; mais dans ce cas, pourquoi donc se mêlent-ils de littérature?

Post Scriptum. Passé cette période 1663-1664, alors que Molière continuera à ne pas manquer d’ennemis, même l’idée qu’il doit à autrui une partie de son inspiration ne sera plus reprise; elle fera simplement sa réapparition dans la violente comédie-pamphlet de Le Boulanger de Chalussay (1670), Élomire Hypocondre, compendium de toutes les accusations dont Molière a pu être la cible au court des dix années précédentes.

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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