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La question des disparités dans l'oeuvre de Molière


1- Questions de disparités

. Disparités et faiblesses dans l’œuvre de Molière???

On sait que Molière

Peut-être de son Art eût remporté le prix;
Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté, pour le bouffon, l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope...
(Boileau, Art poétique, III, 394-400)

Nous avons déjà expliqué que cette alliance des contraires que Boileau reprochait à Molière était délibérée de la part de celui-ci : d’une part parce qu’il avait à cœur de n’exclure aucune forme de comique; d’autre part parce qu’elle était au cœur de l’esthétique galante que les milieux mondains avaient progressivement élaborée et à laquelle se rattachait Molière.

À quoi il convient ici de rapprocher deux autres raisons, tout aussi fondamentales.

- tout d'abord la question générique : on n'écrit pas de la même manière une petite comédie en un acte et en prose (dont Molière se fait une fierté ensuite d'affirmer qu'il s'agissait d'un "impromptu" bâclé en quelques jours) et une "grande comédie" dont la rédaction s'est étalée durant deux bonnes années (Le Misanthrope) ou même près de quatre ans (Les Femmes savantes).

- ensuite la question de l'appropriation élocutoire : on ne fait pas parler de la même manière un riche bourgeois et un valet venu de la campagne. Or l'une des grandes innovations de Molière a résidé justement dans cette étonnante capacité à prêter à chaque type de personnage sa langue — géniale adaptation de la pratique italienne dans la commedia dell'arte - consistant à faire coexister les idiomes ou à opposer le langage extrêmement délicat, orné et musical des jeunes amoureux et le langage de leurs valets. C'est bien ce que l'on retrouve par exemple dans L'École des femmes où Molière a joué à opposer les deux serviteurs balourds Alain et Georgette à Arnolphe, en attendant de pousser le particularisme langagier à son terme avec les trois paysans du Festin de Pierre (Don Juan), Charlotte, Mathurine et Pierrot.

On saisit comment la recherche volontaire de disparités élocutoires a pu se retourner contre Molière une fois que la littérature française du XVIIe siècle n'a plus été comprise que comme une littérature "classique", dont toutes les qualités et tous les défauts avaient été définis par le Boileau de l'Art poétique.

Et l'on comprend comment, formé dans cette vision étroite du classicisme français, Louÿs a été tout naturellement conduit à être frappé par les disparités moliéresques. Ce qui l'a conduit à élaborer une étonnante théorie selon laquelle Corneille avait certes écrit les pièces de Molière, mais que les disparités étaient la marque des interventions intempestives de Molière qui n'avait pu se retenir de mettre sa grosse patte de comédien médiocre et inculte sur les géniales inventions de Corneille.

Seulement, Louÿs, comme toujours, n'a pas cherché à balayer devant sa porte: il a affirmé que l'on trouvait dans les pièces de Molière certaines répliques indignes de Corneille, sans se demander si l'on ne trouvait pas à l'intérieur de l'œuvre de Corneille lui-même des disparités et même des vers indignes de lui…

. Disparités et faiblesses dans l’œuvre de… Corneille

Corneille, lorsqu’il a écrit des comédies savait bien que la distribution de parole entre les jeunes amoureux et leurs valets implique un registre de langue différent pour les deux types de personnages. C’est ce à quoi s’est constamment employé Molière de son côté. On ne voit pas pourquoi chez Molière ce serait une preuve de faiblesse, alors que chez Corneille personne n’y a vu matière à critique.

Prenons le cas de la dernière des comédies de Corneille, La Suite du Menteur:

I, 2 [ce sont un valet et une servante qui parlent]

LYSE
J’en apporte pour lui. [de l’argent]

CLITON
Pour lui! tu m’a dupé,
Et je doute sans toi si nous aurions soupé.

LYSE montrant une bourse
Avec ce passeport suis-je la bienvenue?

CLITON
Tu nous vas à tous deux donner dedans la vue.

Si c’était Molière qui avait écrit ce passage, et tout particulièrement le dernier vers cité, on entendrait Louys s’écrier comme il le fit en 1919 (Goujon p.320) à propos d’un vers de Sganarelle ou le Cocu imaginaire : «Les syllabes sont comptées sur les doigts de l’auteur».

Et que dire des deux derniers vers de la pièce, prononcés par le valet Cliton resté seul en scène?

Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir,
Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir.

Citons parmi bien d’autres vers que Louÿs aurait dû juger indignes de Corneille:

Et ce n’est pas pour être aux termes d’en mourir (Pulchérie, III, 3)

La raison que vous en peut faire sa bonté,
Je consens qu’elle vous la fasse.
(Agésilas, I, 2)

(pour d'autres incorrections et obscurités, voir Godefroy, Lexique de Corneille, Introduction p. CVIII et suivantes)

Dans leur défense de Pierre Louÿs, Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère concèdent que Corneille en effet peut être inégal, mais ils ajoutent:

C’est vrai, à ceci près que Corneille inégal reste Corneille, tandis que Molière inégal ressemble au premier rimeur venu (Ôte-moi d’un doute, p.270).

On voit que la justification des défenseurs de Louÿs relève de l’ordre de la foi et non pas de la démonstration.

Reprenant l’idée de leur auteur selon laquelle le grand Corneille est partout et reste toujours le grand Corneille, ils refusent de concéder que celui-ci pouvait lui-même être «inégal» (ce que les hommes du XVIIIe siècle ne cessaient pour leur part de répéter, et ce qui montre que cette idée d’«inégalité» est purement subjective).

2- Molière incapable d’écrire de beaux vers?

Louys écrivait (Goujon 321):

La structure, le choix des lettres, l’ombre et l’aurore d’un tel vers:
Acheter sourdement l’esclave idolâtrée [L’Étourdi, v. 343]

valent ce que Lucrèce a trouvé de plus beau. En quelle année Molière avait-il donc traduit Lucrèce ?

Malheureusement pour Pierre Louys, son ironie condescendante se retourne contre lui. Non seulement la traduction de Lucrèce par Molière n’est pas une légende, mais parmi les six témoignages qui font état précisément d’une traduction de Lucrèce (De Natura rerum) par Molière, trois sont antérieurs à (ou exactement contemporains de) la publication de L’Étourdi. En particulier celui de Rosteau, que nous avons plusieurs fois cité et qui date de la fin de 1662………………………

3- Molière et ses jeux de déstructuration de l’alexandrin (jeux inconnus de Corneille)

L'École des femmes, acte II, scène 5, v.571-579

Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose …

La voyant interdite

Ouf.

AGNÈS.

Hé, il m’a…

ARNOLPHE.

Quoi ?

AGNÈS.
Pris…

ARNOLPHE.
Euh!

AGNÈS.
Le...

ARNOLPHE.
Plaît-il?

AGNÈS.
Je n’ose,

Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si fait.

ARNOLPHE.
Mon dieu ! non.

AGNÈS.
Jurez donc votre foi.

ARNOLPHE.

Ma foi, soit.

AGNÈS.
Il m’a pris … vous serez en colère.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si.

ARNOLPHE.

Non, non, non, non ! Diantre ! que de mystère !

Qu’est-ce qu’il vous a pris ?

AGNÈS.

Il…

ARNOLPHE à part.

Je souffre en damné.

AGNÈS.

Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné.
À vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

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Partie en cours: Le témoignage des textes (Troisième Partie)




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