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La question des parts d’auteur.


Les disciples de Louÿs laissent entendre que si Molière, en sus de sa «part» de comédien, recevait deux «parts d’auteur», c’est qu’il en reversait une à Corneille. Il s’agit d’une affirmation fantaisiste qui ne tient pas compte des usages contemporains qui voulaient qu’un auteur reçoive deux parts de la recette. Les explications de Samuel Chappuzeau dans son Théâtre français (1674) sont parfaitement explicites, et sont corroborées par l’examen des livres de compte des théâtres.

Au XVIIe siècle, dans les troupes de comédiens français, l’usage était après chaque représentation de déduire de la recette les frais ordinaires (éclairage, chauffage, portier, etc.) et éventuellement quelques frais «extraordinaires», puis de diviser la somme restante en parts égales qui étaient réparties entre les acteurs, qu’ils aient joué ou pas, qu’ils aient tenu un premier rôle ou seulement prononcé une petite réplique. Si la plupart des comédiens recevaient une part entière, il arrivait fréquemment que les débutants et les actrices mariées à des acteurs déjà pourvus d’une part reçoivent une demi-part (à partir de 1680, avec la fusion des troupes parisiennes qui donnera naissance à la Comédie-Française, il y aura même des quarts de part), ou bien qu’ils doivent payer sur leur part tout ou partie de la pension versée à un comédien retiré du théâtre.

Pour obtenir l’exclusivité des nouvelles pièces de théâtre, les comédiens ont commencé par «acheter à forfait» les œuvres écrites par les auteurs dramatiques; que la pièce fût un four ou un succès ne changeait rien à l’affaire, et l’on raconte que Corneille, voulant profiter du triomphe du Cid (1637), demanda en vain aux comédiens une rallonge. Échaudé, il chercha dans les années 1640 à mettre en place un système de pourcentage, mais le pouvoir royal ne suivit pas sa proposition.

Au temps de Molière, c’est bien un système de pourcentage qui se mit progressivement en place. Lors de la division quotidienne de la recette en parts, on réserva une part puis deux parts supplémentaires (souvent appelée «part double») pour l’auteur de la pièce durant la période d’exclusivité. Mais lorsque l’auteur était célèbre et pouvait négocier entre les différents théâtres qui se disputaient sa nouvelle pièce, on en restait au système du versement d’un forfait (c’est ainsi que la troupe de Molière versa 2.000 livres d’avance à Corneille pour les deux pièces de lui qu’elle créa, Attila en 1667 et Tite et Bérénice en 1670).

En ce qui concerne Molière lui-même, on constate qu’au début de sa carrière d’auteur, pour chaque nouveauté, il recevait des sommes prises sur la recette en fonction du succès. Le Registre de La Grange n’étant pas un livre de comptes, on ne connaît pas le détail du fonctionnement de ce type de rémunération. À partir du printemps de 1661 (création de L’École des Maris), il reçoit une «part double» en tant qu’auteur (en sus de sa part d’acteur). Ces deux parts revenant à l’auteur constituent la règle à partir de cette décennie. En lisant le livre de comptes tenu dans la troupe de Molière par le comédien La Thorillière, il est facile de voir que les sommes reçues par Racine pour sa première tragédie en 1664 correspondent à deux parts: le jour de la première de La Thébaïde de Racine, La Thorillière écrit: «J’ai retiré deux parts de 36 livres, 10 sols les deux»; et à la fin de la période d’exclusivité de la pièce on lit: Rapporté par M. Hubert 348 livres à quoi ont monté les deux parts d’auteur de La Thébaïde». De même, deux ans plus tôt, en novembre 1662, la troupe crée Oropaste ou le Faux Tonaxare de Claude Boyer: la somme des parts quotidiennes s’élève à 261 livres 36 sols, et Boyer reçoit à la fin de décembre, lorsque la pièce est retirée de l’affiche pour céder la place à L’École des femmes une somme totale de 550 livres, ce qui correspond à un peu plus du double de la somme des parts quotidiennes.

Quant à l’indication par La Grange, à la date du relâche de Pâques 1661, que la troupe accorda à Molière, sur sa demande, une part d’acteur supplémentaire, mais en spécifiant que s’il se mariait (avec une actrice) le couple en resterait à deux parts, il n’y a aucun mystère sur ce plan. Molière avait souhaité disposer en permanence d’une part supplémentaire en tant que chef de troupe et principal acteur comique (c’était contraire aux usages, mais il avait pu vouloir faire comme un de ses collègues, l’acteur-auteur Dorimond, le chef de «la troupe de Mademoiselle» [la princesse de Montpensier] qui avait arraché ce privilège dans sa troupe et qui avait justement séjourné à Paris en décembre 1660 et janvier 1661). Mais on observe qu’après son mariage avec Armande Béjart l’année suivante, Molière et Armande disposent bien à eux deux de deux parts: autrement dit, Molière n’a disposé que durant quelques mois de cette part supplémentaire d’acteur; il est rapidement rentré dans le rang.

Conclusion: les parts reçus par Molière tout au long de sa carrière parisienne correspondent tout à fait normalement à ce que doit recevoir un «comédien-poète»: il reçoit une part en tant que comédien, et il reçoit deux parts d'auteur lorsque sa troupe crée une de ses pièces et aussi longtemps que dure la période d'exclusivité; aucun régime exceptionnel. Nul indice que Molière ait aménagé un système de rémunération en faveur de Corneille: il s'agit là d'une pure invention des disciples de Louÿs.

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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