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La question des pièces de Corneille montées par Molière.


Pierre Louÿs et ses disciples ne cessent de répéter que toute sa vie Molière a joué les pièces de Corneille. C’est en partie vrai, mais ni plus ni moins que pour les autres troupes de théâtre. Or le fait de jouer du Corneille aurait quelque signification

  • 1) s’il fallait l’autorisation de l’auteur pour jouer ses pièces
  • 2) si la troupe de Molière était la seule à jouer du Corneille
  • 3) si elle ne jouait que du Corneille (et tout Corneille).

Dans les trois cas, la réponse est négative.

1) L’auteur n’était plus le maître du devenir de sa pièce une fois qu’il l’avait publiée ou laissé publier: elle était alors dans le domaine public et toute autre troupe que celle qui l’avait créée était en droit de la reprendre. Or, avec des délais de trois mois (Le Cid) à deux ans (Rodogune), Corneille a publié toutes ses pièces, qu’elles aient eu du succès ou non. Dès lors Molière et sa troupe pouvaient reprendre toutes les pièces de Corneille déjà imprimées quand ils le voulaient, sans en rendre compte à quiconque. C’est pourquoi on voit dans le Registre de La Grange qu’au plus fort de l’hostilité entre Molière et les frères Corneille (1663), Molière ne s’est pas privé de faire jouer par ses compagnons Cinna, Sertorius et Le Menteur, comme il leur faisait jouer durant la même période La Mariane de Tristan l’Hermite et Venceslas de Rotrou ainsi que Don Japhet d’Arménie et L’Héritier ridicule de Scarron.

2) Si l’on sait qu’à partir du triomphe du Cid (1637) Corneille s’est hissé au-dessus de ses rivaux et qu’à partir d’Horace et de Cinna (1640-42) il a commencé à être considéré comme le plus grand auteur dramatique de son temps, on comprend que toutes les troupes (théâtres parisiens comme troupes «de campagne») aient joué beaucoup de Corneille; mais elles jouaient aussi du Rotrou, du Mairet, du Tristan, du Du Ryer, du Gilbert, du Boyer, etc… Toutes les troupes avaient le même répertoire, comme on le voit en comparant le «Mémoire de Mahelot» qui nous fait connaître le répertoire de l’Hôtel de Bourgogne et le Registre de La Grange pour la troupe de Molière.

3) Donc non seulement Molière et ses compagnons ne jouent pas plus de Corneille que les autres, mais ils ne jouent pas tout Corneille. Ainsi le grand auteur, après une retraite de quelques années (1653-1659), fit son retour au théâtre avec Œdipe (janvier 1659), une pièce qui fut un de ses grands succès, qui resta au répertoire de l’Hôtel de Bourgogne et qu’on retrouve, après la fusion des troupes (1680), au répertoire de la Comédie-Française. Or Molière n’a jamais fait jouer Œdipe au Palais-Royal.

Il ne fera jamais jouer non plus Sophonisbe (créée au début de 1663 à l’Hôtel de Bourgogne, quinze jours après la création de L’École des femmes), ni Othon (créé en 1664), ni Agésilas (créé en 1666), contrairement à ce qu’affirment ici ou là les disciples de Louÿs.

Reste le cas de Sertorius, créé en 1662 au Marais et repris quelques mois plus tard au Palais-Royal. Les disciples de Louÿs appellent bizarrement cette reprise une «presque création», ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il s’agit pour eux de trouver des moyens de contredire les témoignages sur l’hostilité entre Molière et Corneille. Or parler de «presque création» relève véritablement de la falsification historique.

  • La pièce avait été créée le 25 février par la troupe du théâtre du Marais, qui a pu en garder l’exclusivité aussi longtemps qu’elle a voulu, mais qui en avait depuis longtemps cessé les représentations lorsque Molière la reprit.
  • Ce n’est que le 23 juin (4 mois plus tard) que la troupe de Molière reprend la pièce sur la scène du Palais-Royal. C’est-à-dire quinze jours seulement avant la publication officielle de la pièce (Sertorius est achevé d’imprimer le 8 juillet 1662). Celle-ci était donc doublement tombée dans le domaine public: par la cessation des représentations sur le théâtre du Marais; par l’imminence de la mise en vente de l’édition alors sous presse.
  • Les Parisiens furent si loin d’y voir une «presque création» qu’ils s’abstinrent d’aller voir la pièce: cette unique représentation du 23 juin (car la troupe quitta Paris pour la Cour dès le lendemain, où elle resta jusqu’au 12 août) ne rapporta que 152 livres; un four. Molière et ses compagnons ne reprirent la pièce que le 10 septembre.
  • On voit qu’il n’y a loin de cette unique représentation en catimini à une «presque création», et que, dans ces conditions, rapprocher Sertorius d’Attila et de Tite et Bérénice qui sont des pièces vendues par Corneille à Molière (respectivement cinq ans et huit ans plus tard) et effectivement créées sur la scène du Palais-Royal, relève de la manipulation des faits.
  • Quant à savoir pourquoi Molière et ses compagnons ont décidé de reprendre cette pièce quelques jours avant qu’elle soit publiée, et qui leur avait fait passer un manuscrit, la réponse est aisée. Elle tient à l’histoire des théâtres. Quelques semaines plus tôt, durant le relâche de Pâques 1662, la troupe avait engagé deux comédiens du Marais, Brécourt et La Thorillière, qui avaient participé à la création de Sertorius. Ils arrivaient donc au Palais-Royal avec l’envie de jouer la pièce et plusieurs copies manuscrites du texte.
  • Dans ces conditions, jouer Sertorius à Paris la veille de partir à Saint-Germain-en-Laye est à interpréter comme une sorte de répétition générale de la pièce. Ni plus, ni moins.

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Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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