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La question des prête-noms et des «présentateurs de pièces».


L’une des plus récentes trouvailles des disciples de Louÿs consiste à dire que Molière était, comme tous les comédiens auteurs (ou «comédiens-poètes») de son temps, non pas un véritable auteur, mais un simple «apporteur» ou «présentateur» de pièces écrites par des personnalités qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient garder l’anonymat; autrement dit un prête-nom.

En soi l’idée du prête-nom n’est pas nouvelle, mais elle n’avait jadis été appliquée qu’à quelques-uns des successeurs de Molière, justement pour marquer toute la différence entre le véritable auteur de comédies qu’était Molière et ceux qui prétendaient remplir sa place: cette idée est apparue au tournant du 17e et du 18e siècle pour disqualifier Dancourt et Baron, et elle a ensuite été reprise par les premiers historiens du théâtre du 18e siècle qui ont été troublés par le fait que certaines pièces attribuées à un comédien (Champmeslé) ont été publiées quelquefois sous le nom de La Fontaine.

Il convient donc de faire le point sur chacun de ces éléments pour comprendre que les choses sont en fait très claires et que la plupart des comédiens auteurs contemporains de Molière ont été des auteurs à part entière, tout autant que Molière.

Pour faire le point il suffit de se tourner vers la description de la réalité, dont nous avons la chance de disposer grâce à un contemporain fiable, Samuel Chappuzeau, auteur de l’ouvrage de référence intitulé Le Théâtre français (1674). Concernant l'existence de vrais comédiens-poètes, les explications de Chappuzeau sont sans ambiguïté, et l'on ne dispose d'aucun élément susceptible de faire crédit aux inventions des disciples de Louÿs qui affirment le contraire.

Ainsi peut-on lire dans son ouvrage:

IIe partie, chap. IX (Comédiens savants à prévoir le succès que doit avoir une pièce)

L’auteur qui n’a pas toutes les lumières nécessaires, et n’est pas encore parvenu à ce haut degré de mérite et de réputation de quelques illustres, ayant reçu l’approbation des censeurs rigides, à qui seulement il doit exposer sa pièce, la communique après en particulier à celui des comédiens qu’il croit le plus intelligent et le plus capable d’en juger, afin que selon son sentiment il la propose à la troupe, ou qu’il la supprime. Car les comédiens prétendent, et avec raison, de pouvoir mieux pressentir le bon ou le mauvais succès d’un ouvrage, que tous les auteurs ensemble et tous les plus beaux esprits. En effet ils ont l’expérience et en font l’exercice continuel. Joint que la plus part d’entre eux sont aussi auteurs, et que dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages sont bien reçus.

Et chapitre X (Avantages d’une troupe qui fournit au besoin des ouvrages de son crû), ce qui constitue la suite du chapitre précédent.

C’est un grand avantage pour tout le corps, et les auteurs célèbres étant quelquefois d’humeur à le porter un peu haut, et à vouloir les choses absolument, les comédiens se roidissent de leur côté, et par une bonne économie tiennent toujours de leur crû quelque ouvrage prêt pour s’en servir au besoin ; ce que ne peut faire une troupe où il n’y aura pas de comédiens poètes.

On notera que Chappuzeau ne range pas Molière dans les comédiens-poètes: il le range parmi les auteurs qui ont écrit pour le théâtre. C’est dire combien, à peine quelques mois après la mort de Molière, son statut d’auteur était fermement établi dans la communauté intellectuelle de son temps. D’une certaine manière son statut s’était inversé: de comédien-poète à ses débuts, Molière passait désormais pour un auteur qui avait aussi été comédien. Le fait qu’entre 1663 et sa mort, dix ans plus tard, Molière n’ait plus joué que dans ses propres pièces a dû largement contribuer à cette impression: Molière comédien n’était plus un comédien comme les autres; il était un auteur de comédies qui tenait à jouer les principaux rôles de ses comédies.

Comédiens-poètes avant Molière:

- Alexandre Hardy (vers 1570-1632): fut-il un comédien poète? Seul un acte du 2 septembre 1611 le qualifie de comédien. Ailleurs, il est désigné comme «Poète ordinaire du roi» ou «de sa Majesté»

- Nicolas Marie, sieur Des Fontaines, dit Desfontaines (vers 1610-1652): les recherches d’Alan Howe ne permettent pas de découvrir qu’il ait exercé la profession de comédien avant les années quarante, époque vers laquelle il s’associe avec les comédiens de L’Illustre Théâtre de Molière et des Béjart. Mais le fait qu’il ait choisi lui aussi un «nom de guerre», fondé sur un fief imaginaire «de campagne» (sieur Des Fontaines) témoigne bien que dès ses débuts il était comédien.

En même temps que Molière: Nicolas Drouin dit Dorimond, dont la carrière est étroitement apparentée à celle de Molière.

Au lendemain de l’arrivée de Molière à Paris: l'exemple de Molière qui parvient à imposer une nouvelle troupe à Paris grâce à ses propres pièces — d'abord les pièces qu’il avait composées en province, puis les petites nouveautés (Les Précieuses ridicules et Sganarelle ou le cocu imaginaire) qui font de lui la vedette de Paris —, incite les deux troupes concurrentes de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais à susciter des vocations dans leurs rangs.

Voici la liste qu'en dresse Chappuzeau:

CATALOGUE DES COMÉDIENS AUTEURS DE LA MÊME TROUPE [i.e de l’Hôtel de Bourgogne] ET DE LEURS OUVRAGES.
HAUTEROCHE : L’Amant qui ne flatte point. — Le Soupé mal apprêté. — Le Crispin médecin. — Le Deuil. — Les Apparences trompeuses ou les Maris infidèles.
POISSON : Le Sot vengé. — Le Baron de la Crasse. — Le Fou raisonnable. — L’Après-soupé des auberges. — Le Poète basque. — Les Moscovites. — La Hollande malade. — Les Femmes coquettes. — L’Académie burlesque.
BRECOURT: La Feinte Mort de Jodelet. — Le Jaloux invisible. — La Noce de Village.
CHAMPMESLÉ : Les Grisettes. — L’Heure du Berger.
LA THORILIERE : Cléopâtre ou la Mort de Marc Antoine.
DE VILLIERS (RETIRÉ) : Le Festin de Pierre. — Les Trois Visages. — Les Ramoneurs. — L’Apothicaire dévalisé.
DE MONTFLEURY (MORT) : Asdrubal.

La plus part de ces auteurs ont fait d’autres ouvrages, qui ont été bien reçus; comme Hauteroche : plusieurs Nouvelles et Historiettes.
BRECOURT : Louange au roi sur l’édit des duels, etc.»

(NB. Chappuzeau aurait pu ajouter qu'il n’y a pas moins de quinze pièces de poésie de Hauteroche dans la 2e partie des Délices de la Poésie galante des plus célèbres auteurs du temps, publiée par Ribou en 1664 [1ère partie 1663])

Existe-t-il la moindre raison de ne pas faire confiance à Chappuzeau qui écrivait son livre en 1674, un livre contre les affirmations duquel aucune voix ne s'est élevée, ni à sa parution ni dans les décennies qui ont suivi?

C'est bien longtemps après que des confusions se sont introduites, du fait des manœuvres de certains éditeurs hollandais de la fin du siècle consistant à prêter à des auteurs des œuvres qu’ils n’ont pas écrites (cas des pièces de Champmeslé attribuées à La Fontaine), puis des bibliographes du siècle suivant qui ont tenté à tout prix d’attribuer des œuvres parues anonymes à telle ou telle personnalité (c’est ainsi que Villiers s’est vu attribuer, outre ses propres pièces, des pièces écrites par Donneau de Visé durant la querelle de L’École des femmes). Or c'est en s'appuyant sur ces confusions postérieures que les disciples de Louÿs prétendent que les comédiens-poètes n'écrivaient pas eux-mêmes mêmes leurs pièces. Aussi revenons-nous plus loin sur ces questions.

Encore une fois, qui croire? Un contemporain qui écrit à peine un an après la mort de Molière et qui n'a été contesté par personne à son époque? Ou Louÿs et ses disciples qui font feu de tout bois pour faire passer leur théorie selon laquelle Molière n'a pu écrire ses propres pièces?

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Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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