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La question des revenus de Corneille.


Selon une légende qui prit corps au XVIIIe siècle, Corneille aurait eu des difficultés d’argent et serait mort pauvre. Il aurait donc eu besoin de revenus supplémentaires. C'est là-dessus que les disciples de Louÿs appuient leur théorie de son association secrète avec Molière, mais cette légende ne résiste à l’examen d’aucun document de l’époque.

C’est le 18 mars 1650 que, en pleine Fronde, Corneille vendit ses deux charges d’avocat du roi à la Table de marbre du Palais de Justice de Rouen: il venait d’être nommé par Mazarin Procureur des États de Normandie et les deux fonctions étaient incompatibles (il ne pouvait être représentant du roi d’un côté et représentant des États de l’autre).

Malheureusement, un an plus tard, un retournement de situation (libération des princes frondeurs et exil de Mazarin) rétablit le titulaire dans sa charge de procureur et Corneille se retrouve sans charge officielle.

La vente (à perte) de ses deux charges d’avocat lui avait rapporté 6.000 livres, mais il était désormais privé du revenu annuel de ses charges (1.600 livres) et de la gratification versée par Mazarin.

La diminution de ses revenus paraît considérable, mais il ne semble pas avoir regretté ce mode de rétribution, sujet aux aléas de la politique royale qui multipliait les charges pour augmenter ses rentrées financières et divisait de ce fait les revenus des charges existantes: c’est ainsi que les charges d’avocat achetées 11.600 livres par son père avaient vu leur valeur divisée par deux. Il valait mieux investir dans les rentes, ce qu’il n’avait cessé de faire les années précédentes et les rentes lui rapportaient à cette date 2.000 livres annuelles. Sans compter les fermages et les revenus tirés du théâtre et de la vente de ses livres. Corneille aurait pu à ce moment-là racheter des charges, il ne l’a pas fait. Et il a si peu besoin de revenus supplémentaires que l’héritage foncier de son beau-père, Mathieu de Lampérière, restera en indivision entre les deux familles (Pierre et Thomas Corneille avaient épousé les deux filles de Lampérière).

Surtout, à partir de 1651, il entreprend la publication de la traduction en vers français de L’Imitation de Jésus-Christ. De 1651 à 1656, il multiplie les éditions d’abord partielles, puis complètes, d’abord sans gravure, ensuite avec des figures gravées par Chauveau. Comme d’habitude, il fait imprimer ces livres à ses frais par son imprimeur rouennais, Laurent Maurry, et les fait distribuer par des libraires parisiens. Le revenu tiré de cette (pieuse mais lucrative) opération de librairie a été considérable.

C’est ce qui l’incitera (autant qu’une foi sincère, soulignée par tous les contemporains) à entreprendre la traduction de l’énorme Office de la sainte Vierge qui fut publié durant la décennie suivante.

Conclusion. Corneille avait de confortables revenus, et, à la veille de sa mort, il gagne encore un procès contre un débiteur insolvable, accroissant sa fortune immobilière d’une belle propriété. S’il s’installe à Paris en 1662, c’est la rançon de la gloire: il est alors considéré dans toute l’Europe comme le plus grand auteur de théâtre de tous les temps, et résider à Paris, c’est tenir son rang. Il le fait à l’invitation du duc de Guise qui met à sa disposition une partie de son vaste hôtel.

La comparaison avec les revenus estimés de Molière, qui aurait incité Corneille à tenter d’en avoir sa part, est sans objet. Les gros revenus annuels de Molière proviennent essentiellement du partage entre tous les acteurs de la troupe des recettes quotidiennes et des versements effectués par le roi ou les grands seigneurs qui invitaient la troupe; du partage de la subvention versée par le roi à la troupe; de la gratification personnelle que Molière recevait du roi (bien inférieure à celle de Corneille). La part des recettes reçues par Molière en tant qu’auteur et les revenus tirés de la vente de ses pièces aux libraires (bref, ce que Corneille aurait pu espérer recevoir) ne représentent qu’une faible partie de l’ensemble.

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