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La théorie.


Concernant Molière, la particularité de la «théorie Corneille» inventée par Pierre Louÿs et prolongée par ses disciples consiste à s’appuyer sur trois types d'approches complémentaires:

1 prétendre que tous les contemporains qui ont affirmé ou pensé que Molière était un auteur ont été victimes d’un complot ourdi par Corneille, Molière et sans doute Louis XIV, ce qui les a empêchés de connaître le secret ou, s’ils l’ont connu, de parler (par peur du despotisme royal);

2 récuser comme non fiables ou suspects ou tendancieux tous les témoignages et toutes les preuves qui présentent et même décrivent Molière comme un auteur, de même que les témoignages et les preuves qui soulignent le fort degré d’hostilité qui sépara Molière et Corneille durant de longues années;

3 rassembler en série quelques éléments qui, habilement présentés et rapprochés entre eux, peuvent être proposés comme autant de «preuves»:

Le premier élément, c'est qu’on n’a rien conservé de la main de Molière, si ce n’est quelques signatures au bas d’actes notariés et autres contrats. Ni lettres, ni manuscrits. Nous expliquerons plus loin qu’il n’y a là rien d’étonnant pour un homme qui a vécu au XVIIe siècle, mais on comprend qu’on puisse se servir de cette disparition quasi totale pour créer du mystère et donc de la suspicion («qu’est-ce que cette disparition nous cache ?»).

Le deuxième élément, c’est qu’ici ou là un mot, une tournure, un trait de versification se retrouvent dans les pièces de Corneille et de Molière. Nous verrons, lorsqu'il sera question de lexicométrie, que si l’on se fonde sur des rapprochements aussi superficiels, on attribuera à Corneille la plupart des comédies et des tragédies du 17e siècle, mais on comprend qu’il est facile, en isolant quelques ressemblances entre Corneille et Molière et en oubliant de convoquer les ressemblances que l’on trouve chez leurs confrères, de créer une sensation de perplexité.

Le troisième élément, c’est que Molière et sa troupe ont représenté à de nombreuses reprises des pièces de Corneille et qu’ils ont même créé deux de ses nouvelles pièces, Attila en 1667 et Tite et Bérénice en 1670. Nous verrons que Molière et sa troupe cherchaient à avoir le même type de programmation que les deux autres théâtres parisiens et que dans ce contexte de concurrence exacerbée on s’arrachait d’un théâtre à l’autre comédiens et auteurs, avec tous les jeux d’alliances, de ruptures et de réconciliations que cela pouvait engager. Autrement dit la troupe de Molière a plutôt moins joué de pièces de Corneille que les deux autres théâtres et beaucoup moins créé de nouvelles pièces de lui, mais on comprend qu’il soit tentant de passer sous silence les pratiques des autres théâtres pour donner l’impression d’un lien privilégié entre Molière et Corneille.

Le quatrième élément, c’est qu’en 1671 a été représentée puis publiée une « tragédie-ballet » de Molière intitulée Psyché, à laquelle Corneille a officiellement collaboré. Plus exactement, lors de la publication, un avis au lecteur précisait que, vu la précipitation dans laquelle ce projet avait été réalisé pour satisfaire l’impatience de Louis XIV, Molière, après avoir conçu toute la pièce, avait eu seulement le temps de versifier l’acte I entier, la première scène de l’acte II et la première scène de l’acte III : Corneille avait ainsi versifié le reste en une quinzaine (voir La vraie collaboration entre Molière et Corneille). Autrement dit, pour éviter que se reproduise la situation de La Princesse d’Élide (1664) — il n’avait eu le temps de versifier que les deux premiers actes et il avait dû laisser le reste en prose, à la satisfaction de Louis XIV et de toute la Cour —, Molière a fait appel à l’un des meilleurs versificateurs de son temps, Pierre Corneille. Aucun mystère à cela, comme nous le verrons plus loin : dans les années qui suivront, le frère cadet de Corneille, Thomas Corneille, versifiera à son tour tout ou partie de pièces conçues et rédigées en prose par Antoine Montfleury et Donneau de Visé et il ira même jusqu’à mettre en vers le Don Juan de Molière (Le Festin de pierre. Mis en vers sur la prose de feu M. de Molière) quatre ans après sa mort à la demande de la veuve Molière (Armande Béjart) et de la troupe, travail dûment rémunéré et enregistré dans les livres de comptes. Aucun mystère donc dans ce type de collaboration entre l’auteur d’une pièce rédigée en prose et le collaborateur qui la met entièrement ou partiellement en vers; mais on comprend qu’il était facile pour Pierre Louÿs de décider qu’une collaboration officielle peut cacher une collaboration secrète, et d'affirmer à tort que Corneille avait écrit l'essentiel de Psyché, alors qu'il s'est contenté de versifier les trois-quarts de la pièce.

S'il fallait donc résumer d'une phrase en 3 temps la «théorie Corneille» échafaudée par Pierre Louÿs et reprise par ses disciples, on pourrait dire: 1) une collaboration entre Molière et Corneille est officiellement attestée en 1671 à propos de Psyché; 2) il faudrait donc en déduire qu’elle cache une collaboration secrète antérieure; 3) il reste à faire feu de tout bois pour «prouver» cette déduction...

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