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La vraie collaboration entre Molière et Corneille


Le cas unique de Psyché publiquement mentionné.

Et l’on comprend qu’un Corneille en passe d’être marginalisé par les deux auteurs à la mode qu’étaient Racine et Molière se soit empressé de répondre à la demande de Molière: versifier une partie de cette gracieuse tragédie-ballet galante à machines, extraordinaire spectacle commandé par le roi pour le carnaval de 1671 et destiné à être créé dans la grande salle des machines des Tuileries en présence de toute la Cour, était une occasion à ne pas laisser passer pour montrer qu’on était toujours dans la course.

Quelques mois plus tard, le 5 octobre 1671 était achevé d’imprimer Psyché. La page de titre présentait J.B.P. MOLIÈRE comme l’auteur, et l’extrait du «Privilège du Roi» délivré par la Chancellerie et reproduit à la fin du livre confirmait que seul Molière détenait les droits sur cette pièce:

Il est permis à Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, l’un des Comédiens de Sa Majesté, de faire imprimer, vendre et débiter une Pièce de Théâtre, intitulée LES AMOURS DE PSYCHÉ, par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra choisir, pendant le temps de dix années entières et accomplies, à compter du jour où ladite Pièce sera achevée d’imprimer pour la première fois.

Le livre s’ouvrait sur un avertissement intitulé «Le Libraire au lecteur», qui expliquait dans quelles conditions particulières avait été composée Psyché.

LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
Cet Ouvrage n’est pas tout d’une main. M. Quinault a fait les Paroles qui s’y chantent en Musique, à la réserve de la Plainte Italienne. M. de Molière a dressé le Plan de la Pièce, et réglé la disposition, où il s’est plus attaché aux beautés et à la pompe du Spectacle qu’à l’exacte régularité. Quant à la Versification, il n’a pas eu le loisir de la faire entière. Le Carnaval approchait, et les Ordres pressants du Roi, qui se voulait donner ce magnifique Divertissement plusieurs fois avant le Carême, l’ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours. Ainsi il n’y a que le Prologue, le Premier Acte, la première Scène du Second et la première du Troisième, dont les Vers soient de lui. Monsieur Corneille a employé une quinzaine au reste; et, par ce moyen, Sa Majesté s’est trouvée servie dans le temps qu’elle l’avait ordonné.»

On voit que la répartition des tâches est particulièrement claire. Au XVIIe siècle, celui qui avait «dressé le plan de la pièce et réglé la disposition» était considéré comme l’auteur de la pièce. En effet, dresser le plan et régler la disposition voulait dire que Molière avait non seulement bâti l’ensemble, mais qu’il avait rédigé en prose la totalité des scènes (répartition des répliques et contenu verbal de celles-ci). Pour s’en convaincre, il suffit de lire ce qu’écrivait la même année l’un des anciens maîtres de Racine, le célèbre Pierre Nicole, dans la préface d’un Recueil de poésies chrétiennes et diverses (dans La Vraie Beauté et son fantôme et autres textes d’esthétique, éd. Béatrice Guion, Paris, Champion, 1996, p.143):

On recommande à ceux qui veulent faire des vers, de préparer leur sujet, de s’en former une idée nette et précise, d’écrire même en prose ce qu’ils voudront mettre en vers, de la manière la plus noble et la plus poétique qu’ils pourront.

Or, comme cela s’était déjà produit sept ans plus tôt à l’occasion de La Princesse d’Élide, sujette elle aussi aux «Ordres pressants du Roi», Molière n’a pas eu le temps de versifier la totalité des scènes déjà rédigées en prose. Pour La Princesse d’Élide, il avait tout simplement laissé les deux derniers tiers de la pièce en l’état, c’est-à-dire en prose. Pour Psyché, du fait de l’exceptionnelle solennité du spectacle, il a voulu proposer une œuvre entièrement achevée, et, lorsqu'il a senti qu'il n'aurait pas le temps d'aller au bout de la versification, il a fait appel à Corneille pour versifier les trois quarts.

Observons que Corneille n’a pas versifié la totalité: il est clairement expliqué que Molière a eu le temps de versifier «le Prologue, le Premier Acte, la première Scène du Second et la première du Troisième». Corneille, pour sa part, «a employé une quinzaine au reste», c’est-à-dire toutes les scènes de l’acte II, sauf la première, toutes les scènes de l’acte III, sauf la première, et les actes IV et V en entier.

Afin que les choses soient bien claires pour le lecteur, une note était placée à la fin de la scène 1 de l’acte II (c’est-à-dire après l’ensemble versifié par Molière):

«Ce qui suit jusqu’à la fin de la Pièce, est de M. C. à la réserve de la première Scène du troisième Acte, qui est de la même main que ce qui a précédé.»

NB. Bizarrement les disciples de Louÿs interprètent cette note comme la marque que Corneille ne voulait pas apparaître au grand jour, puisque c’est l’initiale C et non pas son nom complet qui est donné!!! Il va de soi que le lecteur, qui a sous les yeux la note liminaire qui précise la part dévolue à «Monsieur Corneille» à partir de la scène 2 de l’acte II, comprendra parfaitement qui est M.C.…

Comme d’habitude, à vouloir faire feu de tout bois pour argumenter leurs tentatives de désinformation, les disciples de Louÿs ne reculent pas devant la contradiction: Psyché est le seul texte où l’unique cas de collaboration entre Corneille et Molière est logiquement signalé, mais les disciples de Louÿs veulent réintroduire du secret même là où il n’y en a aucun!!!

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Sous-chapitre en cours: Le rapprochement et l’unique cas de collaboration(tout à fait officielle)

Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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