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Le choix du surnom de Molière.


a Position du problème.

Grimarest, dans sa Vie de Molière (1705), après avoir rapidement raconté la naissance de la première troupe de Molière dont il sait peu de choses (il ne connaît pas le nom d’Illustre Théâtre et il dit que la troupe s’installa au «jeu de paume de la Croix-Blanche» alors qu’elle s’installa au jeu de paume des Métayers, ce qui donne une idée de la qualité de son information) ajoute:

Ce fut alors que Molière prit le nom qu’il a toujours porté depuis. Mais lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait engagé à prendre celui-là plutôt qu’un autre, jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. (p.9)

Les lacunes des informations de Grimarest l’ont ainsi conduit à conférer à la naissance du surnom «Molière» une aura de mystère. De ce fait, depuis 1705 chacun s’interroge et les explications les plus bizarres ont été proposées.

Lorsque L’Illustre Théâtre est fondé, Molière signe de son propre nom (Jean-Baptiste Poquelin) ainsi que dans tous les actes suivants jusqu’au 28 juin 1644 où apparaît pour la première fois la formule «Jean-Baptiste Poquelin dit Molliere» et où il signe «De Moliere».

b- Le sens du surnom Molière.

Grimarest a donc créé du mystère en se posant une question naïve qu’il n’aurait pas posée s’il s’était interrogé sur les pseudonymes des autres comédiens du 17e siècle. Or, au moins depuis le début du 17e siècle, les comédiens portent pour la plupart des noms de «campagne»: Montdory, Montfleury, Floridor, Bellerose, Beauchâteau, Hauteroche, Beauval, La Roque, Dorimond, Rosimont, Rosidor, Champmêlé…; d’autres moins connus ont les surnoms suivants: Belleroche, Châteauneuf, Des Rosiers, La Rivière, La Source, Longchamp, Mondorge… En 1635 Scudéry, s’amusant à prêter des noms imaginaires de comédiens aux héros de sa Comédie des comédiens les nommera: Belle Ombre, Belle Fleur, Belle Épine, Beau Séjour, Beau Soleil. Nous verrons ci-dessous en quoi Molière est aussi un nom de «campagne».

Commençons par lire les dictionnaires du XVIIe siècle:

Furetière (1690):

«MOLIERE. subst, fem. Carriere de pierre dure, d’où on tire les meules de moulin. MOLIERE. adj. fem. est une épithete qu’on donne aux grosses dents qui sont plattes, et qui servent à moudre, à froisser les aliments. Les hommes ont quatre dents molieres

Dictionnaire de l’Académie française (1694):

«MOLIERE. adj. de tout genre. Il ne se dit guere que de certaines pierres qui servent à faire des meules. Pierres molieres.
Il se dit aussi des grosses dents qui servent à froisser, à broyer les viandes qu’on a dans la bouche. Dents molieres.»

NB. On notera que Furetière et l’Académie n’utilisent pas l’accent grave, ni sur Molière, ni sur carrière, ni sur épithète, ni sur guère. Ce point a son importance comme on verra plus loin.

Si l’on se livre aujourd’hui à une enquête étymologique du nom Molière, voici à quoi l’on aboutit: molière/meulière = carrière de pierres à meule (latin mola, meule). Sur le site internet Meulieres.eu (http://meuliere.ish-lyon.cnrs.fr/isere.htm), qui se présente comme l’atlas des meulières de France et d’Europe, on découvre que beaucoup de lieux-dits situés à proximité de sites de meulières portent le nom de Moliere (ou la Molière), en pariculier dans la moitié nord de la France et dans des régions limitrophes à l'exemple de la Tour de la Molière qui domine le village de Murist, près de Fribourg, en Suisse. Tout simplement.

Molière a donc choisi un nom champêtre comme les autres «noms de guerre» des comédiens de son temps; on comprend qu’il n’ait pas éprouvé le besoin de justifier un choix que ses compagnons n’ont pu que juger évident.

Peut-être a-t-il été tenté de choisir ce nom champêtre à la mode comédienne, parce que, à la différence de tous les autres, il présentait l'avantage de faire référence à un nom d’auteur, le sieur de Molière d’Essertine, auteur d'un roman pastoral assez célèbre dont justement une nouvelle édition parut en 1644…

c- Molière ou «de Molière»?

On comprendra mieux encore le choix de ce surnom lorsqu’on aura réfléchi à l’emploi de la particule «de» qui précède quelquefois son nom et qui a conduit nombre de ses contemporains à l’appeler Monsieur de Molière. Cela permet aussi de comprendre pourquoi dans l’«Avis du libraire» en tête de Psyché, il est question de «M. de Molière» et de «M. Corneille», alors que Molière n’était pas noble à la différence de Corneille, anobli depuis 1637.

Le premier acte sur lequel apparaît le surnom de Molière date du 28 juin 1644 (Cent ans de recherches, p.241-242). L’acte le désigne comme «Jean-Baptiste Poquelin, dit Molliere» et il signe «De Moliere». Après avoir recommencé à signer de son seul nom dans les actes suivants, il fait apparaître une deuxième fois son surnom dans un acte du 31 mars 1645 (Cent ans de recherches, p.265-266):

«Fut present Jean-Baptiste Pocquelin, sieur de Moliere, tapissier et valet de chambre du roy, demeurant à Paris…»

Grâce à cette appellation «sieur de Molière», qu’on retrouvera souvent au temps de sa célébrité, tout s’éclaire. Il suffit d’observer l’emploi des surnoms des autres comédiens de son temps:

Pierre Le Messier sieur de Bellerose (acte du 5 novembre 1635, dans Alan Howe, Le Théâtre professionnel à Paris, p.385: au début de l’acte il est nommé «Pierre Le Messier dit Bellerose», ensuite uniquement «sieur de Bellerose»).

Nicolas Mary, qui se fait appeler simplement ainsi dans un acte de 1627, se fait désormais appeler «Nicolas Mary, sieur Des Fontaines» dans plusieurs actes de 1636 (voir Alan Howe, Écrivains de théâtre (1600-1649), p.61).

Zacharie Jacob sieur de Montfleury (acte du 8 avril 1647: SWDH Le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, II, p.179).

Claude Deschamps sieur de Villiers (ibid.).

François Chastelet sieur de Beauchasteau (ibid.).

Josias de Soulas sieur de Floridor (ibid.).

Guillaume des Gilberts sieur de Montdory (acte du 21 avril 1635, dans SWDH Le Théâtre du Marais, I, p.160).

Regnault Petit-Jean sieur de La Roque (acte du 22 mars 1671, dans SWDH Le Théâtre du Marais, II, p.321).

Claude de la Roze sieur de Rosimont (ibid.).

Jean Guillemoys du Chesnay sieur de Rosidor (acte du 21 avril 1635, dans SWDH Le Théâtre du Marais, II, p.317-319), dénommé dans un autre acte Jean Guillemoys du Chesnay de Rosidor (15 mars 1667, ibid., p.327).

Charles Chevillet sieur de Champmeslé (12 avril 1669, ibid., p.329)

Autrement dit, un grand nombre de comédiens se disaient titulaires d’une seigneurie fictive de campagne: la seigneurie de Bellerose, la seigneurie de Montdory, la seigneurie de Champmeslé, et donc la seigneurie «de Molière»…

Ce qui signifie que c’est bien à un lieu-dit que songeait Jean-Baptiste Poquelin lorsqu’il a choisi le surnom de Molière. [ce qui n’empêche pas qu’il ait pu être séduit par le rapport entre cette seigneurie fictive et le nom du poète-romancier libertin Molière d’Essertines]

Et l’on comprend inversement pourquoi Corneille ne s’est jamais appelé «de Corneille» [NB l’Ode au P. Delidel qui date de 1668 semble signée Pierre de Corneille] quoi qu’il fût noble: Corneille était son nom de naissance et non un nom de fief; il n’y avait aucune raison d’ajouter un «de». Inversement, lorsque son jeune frère Thomas voudra se distinguer de son illustre aîné, il aura l’idée de se parer du nom d’une terre de la famille érigée au rang de fief, et il se fera (quelquefois) appeler «Corneille de l’Île» (ce dont se moqueront Molière et l’abbé d’Aubignac en 1662-1663, comme on le verra à la page Textes mentionnant sans ambiguïté une hostilité de Corneille envers Molière).

d- Sur une interprétation erronée du nom Molière.

Les disciples de Louÿs, cherchant à percer le faux mystère inventé par Grimarest afin de "prouver" la relation privilégiée entre Corneille et Molière inventée par Louÿs, ont décidé que ce nom viendrait du vieux verbe molierer qui signifiait au Moyen âge dans certaines régions anglo-normandes «légitimer». Selon eux, ce serait Corneille qui en 1643 aurait légitimé Molière… Cette interprétation (à rapprocher de celle de Henry Poulaille qui prétendait que le nom Molière serait l’anagramme de celui de Corneille) ne repose sur aucune assise scientifique.

Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle de Frédéric Godefroy (tome V: http://visualiseur.bnf.fr/CadresFenetre?O=NUMM-4191&M=chemindefer) donne l’entrée suivante:

«MOLIERER : v.a. légitimer : Li rois puet en tel chose fere molier [er] qui ne sout pas de mariage (Liv. de Jost et de Plet, I, 6, § 23, Rapetti)»

ce qui signifie: «le roi peut en cette occasion faire légitimes ceux qui ne sont pas issus d’un mariage». On comprendra donc qu’il est des cas où le roi peut légitimer des bâtards.

On observe donc que:

1) c’est l’unique exemple que cite Godefroy

2) Cet exemple est tiré de l’unique exemplaire d’un manuscrit intitulé Li Livres de Jostice et de Plet (le livre de justice et de procès) publié au XIXe siècle par Pierre-Nicolas Rapetti (cet ouvrage est accessible à l’adresse suivante

http://books.google.fr/books?id=c2_7OVwokNkC&printsec=frontcover&dq=Livre+de+jostice+et+de+plet&source=bl&ots=YvrtN0boL0&sig=HkSa_-VVCjmLPLVlyFvMm6W5Bjk&hl=fr&ei=6OVOTKXrGZCQjAfGha23Bw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=7&ved=0CDIQ6AEwBg#v=onepage&q=Livre de jostice et de plet&f=false);

3) Ce manuscrit date du XIIIe siècle, et l’on ne trouve aucun texte français postérieur qui fasse usage du verbe molierer ou d’un mot apparenté dans un emploi touchant à la légitimation des bâtards;

4) On ne voit pas comment, au XVIIe siècle, Corneille aurait pu connaître un terme qui n’est plus usité en français depuis au moins trois siècles. Rien ne permet de penser qu’il aurait pu subsister dans le patois normand.

5) En admettant qu’il l’eût connu, on ne voit pas comment il aurait pu être conduit à considérer un obscur jeune comédien comme un bâtard et à envisager de le légitimer secrètement…

6) Enfin on observe que, durant la période de L’Illustre Théâtre, le surnom de Molière apparaît seulement dans cinq documents: l’acte du 28 juin 1644 où il apparaît pour la première fois, un acte du 31 mars 1645 où il est désigné, on l’a vu, comme le «sieur de Molière» (mais il signe de son nom et non pas «Molière»), deux documents du 2 août 1645, et enfin un document du 4 août 1645.

Donc, dans la mesure où, dans le plus grand nombre de documents apparaissant entre les dates du 28 juin 1644 et 4 août 1645, Molière est simplement désigné comme Jean-Baptiste Poquelin, il n’y a aucune raison de penser que Molière a pris son pseudonyme seulement en juin 1644. Il peut très bien l’avoir pris dès la constitution de L’Illustre Théâtre en juin 1643, c’est-à-dire avant le séjour de la troupe à Rouen…

e- La graphie du nom Molière.

L'une des dernières trouvailles des disciples de Louÿs consiste à chercher du mystère dans le fait que le surnom de «Moliere» a toujours été écrit sans accent grave par Jean-Baptiste Poquelin, et que c’est seulement à partir du XIXe siècle que l’accent grave apparaît.

Là encore, il n’y a aucun mystère.

L’accent grave est quasiment inexistant au 17e siècle.

On a vu plus haut que les Dictionnaires de Furetière (1690) et de l’Académie (1694) ne mettaient aucun accent grave ni sur Molière, ni sur carrière, ni sur épithète, ni sur guère. Si l’on veut considérer des textes contemporains de la vie de Molière, il suffit de lire la fin de la dédicace à Mazarin, qui figure en tête de l’édition originale de La Mort de Pompée de Corneille publiée en février 1644, c’est-à-dire l’année même où Molière signera pour la première fois du nom de Molière:

«Et comme la gloire de V. E. [Votre Éminence] est assez asseurée sur la fidelité de cette voix publique, je n’y mesleray point la foiblesse de mes pensées, ny la rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de son esclat, & je n’ajousteray rien aux celebres témoignages qu’elle vous rend, qu’une profonde veneration pour les hautes qualitez qui vous les ont acquis, avec une protestation tres sincere & tres inviolable d’estre toute ma vie, MONSEIGNEUR, etc…»

On constate que tous les mots qui sont aujourd’hui orthographiés avec un accent grave en étaient alors dépourvus: célèbres, très, sincère.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. On en choisira deux autres exemples, l’un qui date de 1636 et qui figure dans la dédicace à Richelieu de la Cléopâtre de Benserade:

«De moi je vous avouë icy ingenüment que je ne me cognoy pas moy-mesme, & que je ne sçay si c’est zele, ou temerité qui me fait entreprendre de vous offrir si peu de chose avec tant d’assurance, apres que les plus doctes Genies ont tremblé en pareille occasion, & ont crû vous dédiant leurs ouvrages qui avaient esté adorez de tout le monde, que c’estoit peu de sacrifier mesme des idoles à une divinité.»

L’autre exemple date de 1647: à la scène 1 de l’acte I du Véritable saint Genest de Rotrou, on peut lire les vers suivants:

«Voyez comme un fantôme, un songe, une chimere,
Vous fait mal expliquer les mouvemens d’un Pere.» (v.000-000)

Conclusion: imaginer qu’on ne mettait pas d’accent parce que Molière se prononçait Moulier [en phonétique: mulieR], prononciation renvoyant au latin mulier (la femme, prononcé moulier), est une aberration. Car s’il était alors possible que la lettre O se prononce quelquefois OU en français, il était impossible que le u dans les mots latins se prononce ou: ce n’est que depuis le XXe siècle qu’a été adoptée en France la prononciation latine dite «restituée» où le U est prononcé OU. Au XVIIe siècle, on ne connaissait que la prononciation «gallicane» du latin et le mot latin mulier (la femme) était prononcé non pas moulier, mais mulier à la française. Aucune confusion possible.

«Les Italiens prononcent les u du latin comme des ou, et ils ont raison. En France nous prononçons cet u comme il s’écrit, et nous avons raison aussi. […] Chaque Nation a droit de prononcer à son gré. […] En France, où, dans notre langue naturelle, l’u se prononce comme il s’écrit, la vertu et non la vertou, quoique nous n’ignorions pas que cette prononciation est contraire et à l’Italienne et à celle de presque tous les peuples du monde, en France, où de temps immémorial l’u du latin s’est prononcé simplement u, […] il faut qu’un chanteur se conforme à l’usage général, et qu’il dise fluvius, et non flouvious.» (Lecerf de la Viéville, Comparaison de la musique italienne et de la musique française, 1706).

Voir aussi le manuscrit de Dom Jacques Le Clerc Méthode de la prononciation latine dite vulgaire ou à la française (1665); édition critique par Patricia M. Ranum (Actes Sud, 1991, p.26-27 et p.47).

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Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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