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Le déménagement de Corneille à Paris.


Louÿs écrit dans son texte du 7 novembre 1919:

7 octobre 1662. Corneille quitte Rouen pour Paris et redevient le voisin de Molière.
21 novembre. Achevé d’imprimer de L’Étourdi.
24 novembre. Achevé d’imprimer du Dépit amoureux.
26 décembre. Première représentation de L’École des femmes.
Est-ce clair, quatre dates?

On voit comment Louÿs pratique l’art de la coïncidence troublante.

1) Il commence par un raccourci: Corneille s’installe à Paris le 7 octobre 1662, donc il «redevient le voisin de Molière».

«Redevient»? il faut donc comprendre qu’il l’avait déjà été. Autrement dit, Louÿs poursuit dans sa voie: il s’est persuadé qu’à Rouen en 1658 Corneille et Molière n’avaient cessé de se fréquenter.

«Voisin»? c’est là surtout qu’apparaît ce qui sépare une déduction d’un sophisme. Corneille et son frère sont accueillis à l’Hôtel de Guise, qui est situé dans le Marais; Molière réside près du Palais-Royal. À cette époque, ni métro, ni bus, mais des rues encombrées pour qui va en carrosse, sales et, les jours de pluie, bourbeuses pour qui va à pied. Les deux hommes, pour l’époque, sont en fait extrêmement éloignés l’un de l’autre. En ces mêmes années, la correspondance entre Racine et son ami le plus proche révèle qu’entre la rue de Babylone et la rue Galande, on préférait souvent s’écrire que s’aventurer dans Paris pour se rencontrer…

2) Louÿs décrète donc un double voisinage: de lieux (on vient de voir ce qu’il faut en penser) et de dates. Ce que Louÿs veut que nous comprenions, c’est que Corneille apportait à Molière dans ses bagages la version définitive de L’Étourdi et celle du Dépit amoureux pour les confier aux éditeurs parisiens, et qu’il était en train d’achever lui-même la composition de L’École des femmes qu’il allait faire représenter sous le nom de Molière.

3) le seul point incontestable, c’est que L’Étourdi et Le Dépit amoureux ont été effectivement imprimées pour la première fois en novembre 1662, et qu’on ne peut être certain que les textes publiés sont les mêmes que ceux qui avaient été créés respectivement à Lyon en 1655 et à Béziers en 1656. Ils ont pu être retouchés au moment où les deux pièces ont été montées à Paris en 1658; ils ont pu l’être aussi (ou de nouveau) à l’occasion de la publication. C’est pourquoi, prudemment, dans notre édition de la Pléiade, nous avons publié ces deux pièces à la date de 1662; nous l’avons fait parce que toutes les options sont possibles, y compris celle d’une conformité absolue entre le texte de 1655 et 1656 et celui de 1662. Comme aucun témoignage d’époque ne laisse entendre que des passages ont été retouchés, la prudence invite à ne tirer aucune conclusion.

Mais comme Pierre Louÿs a cru reconnaître dans L’Étourdi le style de Corneille (nous verrons dans la 3e partie de ce dossier ce qu’il faut penser de ses analyses de style…), il a décidé que L’Étourdi publié en 1662 sous le nom de Molière était en fait l’œuvre de Corneille.

4) Or, ce que Louÿs néglige de signaler (car cela ne va pas dans son sens), c’est que:

- Corneille allait faire créer par l’Hôtel de Bourgogne sa nouvelle tragédie de Sophonisbe le 12 janvier 1663, deux semaines seulement après L’École des femmes.

- le même Corneille écrivait quelques mois plus tôt, le 25 avril 1662:

le déménagement que je prépare pour me transplanter à Paris me donne tant d’affaires que je ne sais si j’aurai assez de liberté d’esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre
(Corneille, Pléiade, vol. III, p.10)

Donc Corneille qui, à la fin d’avril, se disait lui-même incapable d’écrire — et même de prévoir s’il pourrait écrire — la moindre pièce de théâtre avant la fin de l’année, aurait été capable à peine six mois plus tard, une fois installé à Paris, de mener deux pièces de front (L’École des femmes de Molière et sa propre Sophonisbe) ?... et qui plus est, il aurait en même temps réécrit de fond en comble deux anciennes pièces de Molière?

Qui faut-il donc croire, une fois de plus? Pierre Corneille lui-même? ou Pierre Louÿs qui réinvente trois siècles plus tard une chronologie à sa guise?

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Sous-chapitre en cours:La question des coïncidences dites « troublantes »

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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