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Le double témoignage de Fontenelle, neveu des frères Corneille.


Neveu de Pierre et de Thomas Corneille (il était le fils d’une de leurs sœurs, Marthe), Fontenelle devint particulièrement proche de Thomas Corneille qui le fit entrer à ses côtés à la rédaction du Mercure galant.

On notera en premier lieu que lorsque éclata la querelle des parallèles entre Corneille et Racine en 1686-1687 (pour plus de détails sur ce point, voir G. Forestier, Jean Racine, Gallimard, coll. Nrf/biographies, 2006, p.664-669), initiée par le Parallèle de Monsieur Corneille et de Monsieur Racine de Longepierre, Fontenelle annonça en réplique une Vie de Corneille, un Parallèle de Corneille et de Racine, et une Histoire du théâtre français. Il préféra d’abord s’effacer devant Le Siècle de Louis le Grand de Charles Perrault (1687) qui, tout en lançant la «querelle des Anciens et des Modernes», était tout à la gloire de Corneille et ne faisait pas allusion à Racine. Ce n’est qu’en 1693 que Fontenelle se décida à laisser circuler son Parallèle.

Or, alors que Pierre Louÿs et ses disciples prétendent détenir des dizaines de «preuves» qui témoignent de la contribution de Corneille aux comédies de Molière, on se demande pourquoi un homme aussi intelligent et aussi curieux que Fontenelle, n’aurait pas deviné sur le champ qu’il y avait un secret. Surtout que, si elle avait existé, cette collaboration (enfin) proclamée par Fontenelle lui aurait fourni un argument écrasant pour marquer la supériorité de son oncle sur Racine. Vingt ans après la mort de Molière, presque dix ans après celle de Corneille, aurait-il pu se priver de cet argument décisif ?

Non seulement il n’en fut rien, mais dans les deux textes de Fontenelle au sein desquels apparaît le nom de Molière, celui-ci est sans restriction loué comme un auteur.

À propos de La Vie de Monsieur de Molière de Grimarest (1705), Fontenelle écrit dans l’Approbation publiée en tête du volume :

J’ai lu par ordre de Monseigneur le Chancelier, LA VIE DE MOLIÈRE, et j’ai cru que le public la verrait avec plaisir par l’intérêt qu’il prend à la mémoire d’un auteur si illustre.

S’il y avait supercherie, Fontenelle n’aurait pu l’ignorer du fait de son intimité avec ses oncles Pierre (durant les dernières années de la vie de celui-ci) et surtout Thomas Corneille, et il n’aurait pas parlé de Molière comme «d’un auteur si illustre»: il aurait dit «d’un esprit aussi illustre», d’une «personnalité aussi illustre», bref, il aurait tenté de rabaisser en quelque partie l’idée que Molière était d’abord un auteur.

Ensuite, dans la Vie de Corneille publiée par Fontenelle en 1742, on lit le passage suivant:

Quoique Le Menteur [de Pierre Corneille] soit très agréable, et qu’on l’applaudisse encore aujourd’hui sur le théâtre, j’avoue que la comédie n’était point encore arrivée à sa perfection. Ce qui dominait dans les pièces, c’était l’intrigue et les incidents, erreurs de nom, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes; et c’est pourquoi on prenait presque tous les sujets chez les Espagnols, qui triomphent sur ces matières. Ces pièces ne laissaient pas d’être fort plaisantes et pleines d’esprit: témoin Le Menteur dont nous parlons, Bertrand de Cigarral, Le Geôlier de soi-même. Mais enfin la plus grande beauté de la comédie était inconnue; on ne songeait point aux mœurs et aux caractères; on allait chercher bien loin le ridicule dans des événements imaginés avec beaucoup de peine, et on ne s’avisait point de l’aller prendre dans le cœur humain, où est sa principale habitation. Molière est le premier qui l’ait été chercher là, et celui qui l’a le mieux mis en œuvre: homme inimitable, et à qui la comédie doit autant que la tragédie à Corneille.

Est-il possible de distinguer plus nettement Molière et Corneille que le fait le propre neveu et admirateur de Corneille?

Notons enfin que Fontenelle aurait eu d’autant plus de raisons d’ajouter foi à l’idée d’une collaboration entre Corneille et Molière, s’il en avait eu vent, que lui-même avait collaboré à plusieurs œuvres de Catherine Bernard. Rappelons ce que rapporte l’abbé Trublet qui fut l’exécuteur testamentaire (sur le plan littéraire) de Fontenelle:

Il aida Mlle Bernard dans plusieurs pièces, surtout dans la tragédie de Brutus, jouée en 1690. Peut-être eut-il aussi quelque part à Léodamie, jouée l’année précédente. Il aida aussi Mlle Bernard dans la plupart de ses autres ouvrages, tant en vers qu’en prose, et même dans ses trois romans, Éléonore d’Yvrée, Inès de Cordoue, et Le comte d’Amboise. Il me l’a dit, et il est bien aisé de l’y reconnaître.
(Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de MM. de Fontenelle et de La Mothe.)

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