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Le statut de Corneille dans les milieux galants et à la cour.


1- Corneille, Molière et le monde galant de la Ville et de la Cour

Qui voudrait méditer sur les positions respectives de Molière et de Corneille dans les milieux mondains et à la Cour auprès du roi, n'aurait qu'à relire les deux Remerciement au Roi écrits et publiés par les deux écrivains à quelques semaines de distance:

- le Remerciement au Roi de Corneille

- le Remerciement au Roi de Molière

Cette relecture faite (ou non), on relira les commentaires qui figurent dans le Panégyrique de l'Ecole des femmes ou Conversation comique sur les Œuvres de M. de Molière de Charles Robinet (Paris, Sercy, Loyson, Guignard, 1663, p.74-77):

CHRYSOLITE. Avez-vous vu le Remerciement qu’il a fait sur sa Pension de bel Esprit ? Rien n’a été trouvé si galant, ni si joli. C’est un Portrait de la Cour, trait pour trait : On y voit la Cour, comme si l’on y était, les habits, la façon d’agir des Courtisans, enfin tout vous y paraît, jusques au ton de voix.

BÉLISE. Ha, ha, ha, l’excellent Peintre, il tire l’Échelle après lui.

CÉLANTE. Certainement, il faut être bon Peintre, pour représenter aussi la voix.

PALAMÈDE. J’ai vu ce Remerciement, en vérité, il est tout brillant d’esprit : et ça a été le plus beau de tous ceux qui se sont faits, dont la plupart ne valent pas grand’chose. Quelques-uns de ces Rendeurs de grâces se sont guindés sur des sentiments si sublimes, qu’ils ont été je ne sais combien de coudées plus haut que la Montagne à double Croupe, si bien qu’on les a perdus de vue. D’autres se sont tellement abaissés, qu’il faut croire pour ne les pas traiter plus mal, qu’ils ont cru remercier le Roi avec plus d’humilité. D’autres, enfin, se sont tellement embarrassés dans leurs vastes imaginations, qu’ils en ont fait un labyrinthe, d’où ils n’ont pu sortir.

BÉLISE. Je trouve qu’il n’y a que ceux qui ont fait quelque chose pour demander qui aient réussi : et rien n’est à mon goût si joli, que le Caprice de Somposie.

LIDAMON. Nous ne sommes pas ici, pour blâmer, ou louer ce qu’ont fait les autres Poètes, mais seulement pour rendre justice à Zoïle. Pour revenir à son Remerciement, il est vrai qu’on en a la dernière estime à la Cour : et je crois que c’est à cause qu’il tient beaucoup du Tableau qu’il a fait de la Mode, et des Actions des Courtisans tant dans ses Précieuses, que dans son École des Maris, et dans sa Critique de celle des Femmes ; car c’est un salmigondis de toutes ces Pièces. Étant allé au Louvre, quelques jours après, je fus tout surpris de n’y entendre parler que d’une Pièce qui était le miracle de la Poésie, l’étonnement des beaux Esprits du Siècle, et qui était tellement au dessus des forces, et de l’adresse du Génie de tous les autres, qu’il faudrait du moins trois cents ans à la Nature, qui est la mère des Poètes, pour en produire encore un qui fut capable d’un pareil Chef-d’oeuvre. L’un me venait tirer par le manteau, l’autre par le bras droit, l’autre par le gauche ; l’un par derrière, l’autre par devant, pour me demander si j’avais vu la plus belle Pièce qui se fût vue, le Remerciement d’Élimore : De manière que je ne me vis jamais plus empêché, et que j’eusse voulu de bon coeur, qu’on ne m’eût pas alors connu pour me mêler tant soit peu de Vers et de Prose, me voyant par là, au hasard de ne m’en pas retourner avec mon habit entier.
Le texte complet du Panégyrique de l'Ecole des femmes est disponible ici

On voit que malgré toute sa bienveillance cornélienne et son apparente volonté de tenir la balance égale entre critiques et approbateurs de Molière, Robinet a bien été contraint de faire reconnaître par TOUS ses personnages (y compris ceux qui occupent une position d'hostilité envers Molière) que le Remerciement de Molière est le comble du galant, qu'il a été admirablement reçu dans les salons et à la Cour. De celui de Corneille, il n'est pas question; et il est loisible de se demander dans laquelle des catégories dépréciatives proposées le rangent les interlocuteurs.

On saisit combien est grand l'écart entre la réception de l'écriture des deux hommes. On mesure ainsi qu'entre le Corneille, qui tourne quelques très jolis vers à Marquise ou à Iris à Rouen dans les années 1650, en frayant dans quelques salons de la petite société provinciale de Rouen, et le Corneille devenu parisien à partir de 1662 il y a une sorte d'écart qui révèle l'incapacité du grand poète à s'adapter au monde galant de la capitale. On le sait réputé pour sa conversation mal assurée, sa diction hésitante et son allure commune de clerc ou de poète-pédant — c'est pourquoi l'abbé d'Aubignac pourra jouer à croire l'avoir reconnu dans le personnage du poète-pédant de La Critique de L'École des femmes —, et Corneille s'est montré incapable de jouer avec les attentes de cette société mondaine, qui n'a cessé de faire fête à Molière ; et son propre Remerciement au Roi montre qu'il était incapable de jouer tout court. Ce qui était le maître-mot non seulement de l'esthétique, mais de l'éthique galante.

À vrai dire, on n'attendait pas de Corneille autre chose. En 1658, le grand théoricien de la galanterie que fut Pellisson (et son maître Fouquet) commandèrent à Corneille la seule chose dans laquelle on estimait qu'il excellait, une tragédie (et même la tragédie des tragédies, Œdipe); mais trois ans plus tard, ce n'est pas lui qu'ils choisirent pour fournir le clou de la grande fête de Vaulx-le-Vicomte: ce fut Molière dont ils souhaitèrent qu'il leur offrît une comédie galante (Les Fâcheux).

Reste qu'il est loisible d'imaginer, comme le font Louÿs et ses disciples, que Corneille était un homme à deux faces, qui cachait parfaitement bien son jeu, et donc capable d'être cornéliennement raide lorsqu'il écrivait en son nom, et moliéresquement galant lorsqu'il écrivait sous le masque de Molière: inutile de préciser que cela ne peut relever que de la fantasmagorie la plus débridée.

2- Corneille et le roi: disparition et réapparition de ses lettres de noblesse

Les disciples de Louÿs tentent de "prouver" que Corneille aurait écrit Le Tartuffe en prétendant que Corneille aurait été privé de ses lettres de noblesse en 1664 peu de temps après la création et l'interdiction de la pièce, et que ses lettres de noblesse auraient été rétablies en 1669 au lendemain de l’autorisation définitive de Tartuffe.

Un tel rapprochement relève une fois de plus de la désinformation. Corneille a été privé de ses lettres de noblesse comme son frère et comme des dizaines de milliers d'autres Français pour les raisons suivantes.

Depuis le milieu du XVIIe siècle, le pouvoir royal avait entrepris de faire la chasse aux faux nobles. Les mesures prises en janvier 1654 puis le 8 février 1661 et le 22 juin 1664 s'étant révélées inopérantes ou insuffisantes, Louis XIV décida en août et septembre 1664 de supprimer toutes les lettres de noblesses accordées depuis trente-quatre ans en Normandie et depuis trente ans dans le ressort de la Cour des Aides de Paris. C'est ainsi que les frères Corneille subirent cette mesure générale destinée à obliger tous ceux qui se prévalaient de lettres de noblesses accordées au cours des trois dernières décennies à apporter la preuve de leur réel anoblissement ou la justification que leur anoblissement était mérité.

On sait que Corneille protesta en adressant un sonnet au roi et les deux hommes entreprirent des démarches en haut lieu. Ils obtinrent rapidement satisfaction. On possède une attestation de Le Tellier, Secrétaire des Commandements du Roi, où il est spécifié que le roi lui a demandé "de comprendre les frères Corneille au rôle de ceux qu'il estimait à propos, en considération de leurs services, de confirmer en leur noblesse": cette attestation est datée du 24 novembre 1665, c'est-à-dire à un moment où Le Tartuffe était toujours aussi fermement interdit. On voit que seule la lourdeur de la machine administrative explique qu'il fallut attendre mai 1669 pour que les deux frères Corneille entrent en possession officielle de lettres confirmatives de leur noblesse.

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