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Le statut de Molière.


Une nouvelle invention: Molière fou du roi

Comme nous l'avons déjà signalé, parmi les dernières trouvailles des disciples de Louÿs figure l'idée saugrenue que le secret de la collaboration entre Corneille et Molière aurait été imposé par le roi Louis XIV parce que Molière était en fait le «fou» du roi; un simple bouffon devenu par la grâce royale un fou en titre d'office, et donc évidemment incapable d'écrire la moindre pièce de théâtre.

Nous passerons sur le fait que cette idée lancée au début du XXIe siècle par les disciples de Louÿs est absolument contredite par tous les témoignages des contemporains de Molière qui le présentent comme un auteur exceptionnellement talentueux, un bel esprit, un excellent versificateur, etc etc. Mais l'on sait que les disciples de Louÿs, conformément aux techniques habituelles de la désinformation, estiment que les contemporains de Molière n'ont rien pu savoir à cause du secret, justement; et donc qu'ils ont été abusés par le subtil complot mis en place par Corneille et Louis XIV pour promouvoir le fou Molière (on se demande pourquoi Louis XIV aurait fait cela, mais justement il ne faut pas se demander pourquoi…). Ces contemporains n'ont pas su que Molière était le fou du roi, car Molière était un fou si extraordinaire qu'il parvint à se faire passer pour un bel esprit et un grand auteur.

Puisqu'il n'y a rien à répondre à un type de raisonnement aussi... fou, nous nous contenterons de permettre comme d'habitude au lecteur de juger sur pièces en revenant sur les passages où Molière est désigné comme fou dans les textes parus de son vivant.

Qui le présente comme «le premier fou du roi»? Uniquement Le Boulanger de Chalussay auteur en 1670 d’un pamphlet anti-moliéresque, intitulé Élomire Hypocondre ou les médecins vengés (titre qui signifie en gros «Molière malade mental»). Notons au passage que Le Boulanger de Chalussay, malgré sa vindicte anti-moliéresque qui le pousse à rabaisser et ridiculiser Molière, ne songe à aucun moment à remettre en cause l’idée qu'il puisse être l’auteur de ses pièces.

On commencera par citer le passage dans lequel Molière est désigné comme fou du roi. Pour la bonne compréhension du texte, on se souviendra que ÉLOMIRE est l'anagramme de MOLIÈRE, que LAZARILE est son valet, et que BARY et L’ORVIÉTAN sont deux «opérateurs» (deux charlatans vendeurs de drogues miraculeuses, et, de ce fait, comme tous les bonimenteurs, passés maîtres en l’art du théâtre). L’auteur du pamphlet présente donc Molière comme l’ancien élève de ces deux charlatans. Élomire/Molière se défend en rappelant qu’il est monté en haut degré d’honneur à la Cour => Bary entreprend donc de le rabaisser en le traitant de «Premier fou du Roi». MAIS la définition qu’il donne ensuite de ce «fou» ou «bouffon» n’a strictement rien à voir avec ce qu’avait été jusqu’au règne de Louis XIII l’office de «fou du roi».

Nous commenterons les passages clés à la suite du texte.

ÉLOMIRE
Il est vrai qu’avec quelque gloire
L’on me voit paraître à la Cour,
Et sans par trop m’en faire accroire,
Je sais faire figure en ce brillant séjour;
Mais quelque rang que l’on m’y donne,
Et quelque éclat qui m’environne, 

Je ne prendrai point le dessus:
Si je vois qui je suis, je sais ce que je fus.

BARY
L’humilité, je vous l’avoue,
Quand elle part du fond du cœur
Fraîchement sorti de la boue
Mérite qu’on l’estime et qu’on lui fasse honneur;
Mais à parler sans artifice, 

Je croirais avecque justice
Devoir tenir mon quant-à-moi,
Si j’étais, comme vous, le premier fou du Roi.

LAZARILE, à Bary
Dites bouffon, Monsieur, le nom de fou nous choque.

BARY
Ah ! l’ignare ! Entre nous, ce terme est univoque ;
Qui dit fou, dit bouffon ; qui dit bouffon, dit fou.

LAZARILE
Quoi, comme qui dirait, ou chou vert, ou vert chou?

BARY
Tout de même...

LAZARILE
En ce cas, mon maître est l’un et l’autre;

Car c’est un grand bouffon.

ÉLOMIRE
Taisez-vous, valet notre ;

Je ne demeure pas bien d’accord de ce fait.

BARY, s’asseyant brusquement dans le fauteuil.
Je vais vous le prouver et fort clair et fort net.
Soyez-vous.
(L’Orvietan prend brusquement la chaise à dos,
 et Élomire le placet.)
Apprenez, mes illustres confrères,

Que tout notre art consiste en deux points nécessaires:
Le premier, c’est d’apprendre à grimacer des mieux,
L’autre, à bien débiter ces grands charmes des yeux
Ces gestes contrefaits, cette grimace affreuse,
Dont on fait toujours rire une troupe nombreuse.
Dedans ce premier point, nous ne sommes que fous;
Mais, dans l’autre, bouffons.

LAZARILE
De grâce, expliquez-vous;

Je ne vous entends point.

BARY
Par exemple, Élomire

Veut se rendre parfait dans l’art de faire rire ;
Que fait-il, le matois, dans ce hardi dessein ?
Chez le grand Scaramouche il va soir et matin.
Là, le miroir en main, et ce grand homme en face,
Il n’est contorsion, posture ni grimace,
Que ce grand écolier du plus grand des bouffons,
Ne fasse et ne refasse en cent et cent façons :
Tantôt pour exprimer les soucis d’un ménage,
De mille et mille plis il fronce son visage ;
Puis joignant la pâleur à ces rides qu’il fait,
D’un mari malheureux il est le vrai portrait.
Après, poussant plus loin cette triste figure,
D’un cocu, d’un jaloux, il en fait la peinture;
Tantôt à pas comptés, vous le voyez chercher
Ce qu’on voit par ses yeux, qu’il craint de rencontrer;
Puis s’arrêtant tout court, écumant de colère,
Vous diriez qu’il surprend une femme adultère,
Et l’on croit, tant ses yeux peignent bien cet affront,
Qu’il a la rage au cœur, et les cornes au front.
Ensuite...

ÉLOMIRE
C’est assez, je l’entends et l’avoue :

Je suis fou quand j’apprends, et bouffon quand je joue.

On voit bien le raisonnement que Le Boulanger de Chalussay prête à ses personnages. Pour rabaisser les prétentions d'Élomire, qui «prétend paraître à la Cour», l'opérateur Bary le traite de «fou du roi», la seule manière qui serait digne de lui pour paraître à la cour. Mais l'on voit bien qu'il n'est pas ici question de la fonction officielle de fou en titre d'office, qui n'existe plus depuis le règne de Louis XIII. Aux yeux du personnage qui se moque de lui, Molière n'est qu'un fou au sens de bouffon: il n'est que le disciple d'opérateurs de rue et il a dû sa célébrité au fait d'avoir imité à la lettre le plus célèbre des bouffons, l'acteur italien Scaramouche, dont il a imité toutes les grimaces.

On voit bien dans un autre passage où Le Boulanger de Chalussay appelle encore Molière «bouffon», que «bouffon» n'est nullement l'équivalent de fou en titre d'office. Pour s'en convaincre, il suffit de remettre l’appellation dans le contexte:

Tu briguas chez Bary le quatrième emploi :
Bary t’en refusa, tu t’en plaignis à moi ;
Et je me souviens bien qu’en ce temps-là, mes frères
T’en gaussaient, t’appelant le mangeur de vipères;
Car tu fus si privé de sens et de raison,
Et si persuadé de son contre-poison,
Que tu t’offris à lui pour faire ses épreuves,
Quoique en notre quartier nous connussions les veuves
De six fameux bouffons crevés dans cet emploi.

Un bouffon, c'est ici simplement le valet d'un opérateur, le complice qui vient s'offrir pour avaler la potion magique devant les badauds qu'il faut convaincre d'acheter le flacon miraculeux: Élomire était si fou «en ce temps-là» qu'il s'offrit à faire l'essai de la potion alors même que six de ses prédécesseurs («six fameux bouffons») étaient déjà «crevés dans cet emploi».

On voit qu'une fois de plus les disciples de Louÿs ne parviennent à apporter de nouveaux (faux) arguments que parce qu'ils retirent de leur contexte les mots qu'ils utilisent pour leur argumentation.

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Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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