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Les «neutres».


  • Témoignage entre 1658 et 1662.

Vers 1658, Tallemant des Réaux avait rédigé une historiette sur Montdory et les comédiens de son temps; il finissait par Madeleine Béjart, qui n’était pas encore revenue à Paris avec Molière puisque, comme il le révélait, "elle est dans une troupe de campagne":

Il faut finir par la Béjart. 
Je ne l’ai jamais vue jouer; mais on dit que c’est la meilleure actrice de toutes. Elle est dans une troupe de campagne; elle a joué à Paris, mais ç’a été dans une troisième troupe, qui n’y fut que quelque temps. Son chef-d’œuvre, c’était le personnage d’Epicharis, à qui Néron venait de faire donner la question.

A une époque ultérieure, sans doute quelques années plus tard, il ajouta en marge de la même notice:

Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre; il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s’en mit et l’épousa. Il fait des pièces où il y a de l’esprit; ce n’est pas un merveilleux acteur, si ce n’est pour le ridicule. Il n’y a que sa troupe qui joue ses pièces; elles sont comiques.

Ce témoignage est particulièrement intéressant — et probant — pour deux raisons:

1) les Historiettes de Tallemant des Réaux sont un recueil de mémoires personnels et d'anecdotes sur ses contemporains que Tallemant ne destinait pas à la publication (du moins de son vivant). Il n'avait pas à observer quelque prudence en quelque matière que ce soit. Dès lors, le fameux secret de Polichinelle dont parlent Louÿs et ses disciples (à les en croire, la collaboration Corneille-Molière était un secret, certes connu de tout le monde – puisque Louÿs et ses disciples saisissent des allusions partout –, mais dont personne n'osait parler en raison de la terreur exercée par la tyrannie de Louis XIV) aurait dû être signalé par un fureteur comme Tallemant qui, écrivant uniquement pour soi-même, n'avait pas à craindre la prétendue omerta qu'imposait le roi.

2) Concernant les renseignements sur Molière, il est manifeste que Tallemant les a rédigés autour de ou peu après 1662, puisqu'il a eu vent du mariage de Molière avec la Béjart; seulement, comme Armande n'est, à cette époque, pas encore connue comme actrice, Tallemant ne fait pas la distinction entre Madeleine (la seule Béjart qu'il connaît) et Armande. Il croit par conséquent que Molière a épousé la première (d'autant plus facilement que, justement, il sait que Molière a été son amant).

  • témoignage de 1662

il existe, de la main de Chapelain, une «Liste de quelques gens de lettres vivant en 1662» [BNF, Ms. fr. 23045], qui accompagne une lettre à Colbert où il est question de la création d'une petite Académie et de la politique du mécénat royal. Dans cette liste où chaque nom est suivi de quelques mots d'appréciation, on peut lire le jugement suivant concernant Molière:

MOLIÈRE. Il a connu le caractère du comique et l’exécute naturellement. L’invention de ses meilleures pièces est inventée, mais judicieusement. Sa morale est bonne et il n’a qu’à se garder de la scurrilité.

Si la collaboration de Corneille était un secret de polichinelle, comme le prétendent les disciples de Louÿs, peut-on imaginer que le principal conseiller de Colbert en matière de belles-lettres se soit moqué du ministre tout puissant en écrivant (en privé) un éloge de l'originalité de l'invention moliéresque et du travers dont il doit se protéger (la tendance à la bouffonnerie)?

  • témoignage de la fin de 1662

À la fin de 1662, évoquant dans ses Sentiments sur quelques livres ou sur quelques ouvrages qu’il a lus [Bibl. Sainte-Geneviève, manuscrit 3339, pp. 69-70, Sentiments de Rosteau], un «recueil des comédies de Molière», Charles Rosteau, grand ami de Scarron et l’un des animateurs des milieux galants, écrit:

Ce fameux comédien ne sait pas seulement représenter les personnages sur le théâtre, mais il est auteur de beaucoup de pièces, dont la troupe est renommée. En voici quatre qui ont reçu un extrême applaudissement et qui ont occupé successivement la scène près de trois mois chacune: L’École des maris, Les Précieuses, Le Cocu volontaire [sic] et cette pièce de L’Importun [Les Fâcheux], qui fut représentée à Vaux avec tant de magnificence en présence de toute la cour, peu auparavant le voyage de Nantes, qui fut si fatal à M. Fouquet, surintendant des Finances. À dire la vérité, rien n’est plus plaisamment imaginé. Cet auteur ne se contente pas de bouffonnerie; il est sérieusement savant quand il lui plaît. La traduction qu’il a faite de Lucrèce, moitié en prose et moitié en vers, en est un argument certain. Il serait à souhaiter qu’elle fût imprimée.» [Bibl. Sainte-Geneviève, manuscrit 3339, pp. 69-70, ]

NB. Ce document n’est pas un texte obscur écrit par un individu isolé: les nombreux commentaires de Rosteau sur divers auteurs seront cités à la fin du XVIIe siècle par Adrien Baillet dans ses célèbres Jugements des Savants sur les principaux ouvrages des Auteurs.

  • Témoignage de Charles Robinet en 1663, à l'occasion de la querelle de L'École des femmes.

Le témoignage du Robinet de 1663 est d'autant plus intéressant qu'il n'est pas encore l'auteur régulier de la Lettre en vers à Madame, gazette dans laquelle il va se révéler l'un des plus fervents admirateurs de Molière acteur et de Molière auteur. Jusqu'alors il est le rédacteur officieux de la Gazette et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas fait preuve d'enthousiasme pour Molière. Il semble avoir été lié de près à deux hommes qui ont admiré Molière tout en essayant de le piller (Somaize à l'occasions des Précieuses ridicules et Donneau de Visé à l'occasion du Cocu imaginaire) et qui, outrés par les réactions de rejet de Molière à leur endroit, se sont retournés contre lui. Somaize l'a rapidement attaqué avec violence et Donneau de Visé a attendu trois ans pour proposer son "Abrégé de l'abrégé de la vie de Molière" dans lequel il alterne éloges obligés, louanges empoisonnées et critiques de ses pièces. On peut lire ici l'intégralité du Panégyrique de L’École des femmes où l'on voit que Robinet, d'une part cherche à tenir la balance égale entre partisans et adversaires de Molière, d'autre part manifeste une admiration sans borne pour Corneille (désigné comme le grand Ariste) et une résignation de bon aloi envers le talent de Molière. (On lira les pages 35 à 41)

On remarque en effet que Molière y est accusé d'être un excellent auteur, certes, mais un auteur qui avec ses satires sur des sujets ordinaires a dévalué la "grande comédie" et, de surcroît, a contraint les auteurs des troupes rivales à écrire eux aussi de petites comédies du même type, qui font désespérer le grand Corneille. On remarque en outre que tous les personnages de Robinet (même ceux qui incarnent les adversaires de Molière) se sentent bien obligés de reconnaître que Le Remerciement au Roi de Molière est de loin le meilleur texte du genre (ce qui le place implicitement au-dessus du Remerciement au Roi de Corneille, dont Robinet se garde de parler). [Sur le Remerciement au Roi, lire les pages 74 et suivantes]

En somme, ce témoignage seul suffirait à confirmer l'auctorialité indubitable de Molière. Robinet, successeur de Théophraste Renaudot à la Gazette, est l'ancêtre de nos journalistes "people" et il est placé (comme bientôt Donneau de Visé) au coeur de toutes les nouvelles de la Cour et de tous les potins de la capitale. Ce qu'il sait, ce qu'il entend et ce qu'il voit concerne l'ascension irrésistible d'un nouvel auteur, inventeur d'un nouveau type de théâtre dont la nature et le succès commencent à empêcher le grand Corneille de dormir…

  • témoignage de 1670

Molière salué comme l’auteur d’un grand poème «scientifique», La Gloire du Val-de-Grâce qui célèbre la fresque peinte par Mignard sur la coupole de l’Église du Val-de-Grâce.

Non seulement la publication de ce poème en 1669 a été saluée par le gazetier Robinet ("Lettre en vers à Madame du 22 décembre 1668"), mais cela a donné l’occasion à un membre important du microcosme littéraire d’alors, le poète Marin Pinchesne (neveu du poète Vincent Voiture et éditeur posthume de ses Œuvres) de publier dans ses propres Œuvres parues en 1670 deux sonnets parallèles: l’un pour célébrer Molière d’avoir écrit le poème à la gloire de Mignard, l’autre pour célébrer Mignard d’avoir fait un portrait de Molière.

SONNET A M. DE MOLIÈRE, SUR SON POÈME DE LA GLOIRE DU VAL-DE-GRÂCE

La gloire de Mignard, Molière, fait la tienne,
Et tu nous peins si bien les beautés de ton art,
Qu'aux fruits de son pinceau ta plume prend sa part,
Et marque en même écrit ta grandeur et la sienne.

Si jamais l'Italie ou la Grèce ancienne
Surprirent l'univers de leur grâce sans fard,
Les vôtres sur les leurs règnent à cet égard,
Et n'ont rien qui partout votre nom ne soutienne.

Ce grand dôme superbe aux yeux des regardants,
Egalement pompeux, et dehors, et dedans,
Presque à l'éternité ravira tout le monde.

Mais ce divin écrit fait avec tant de soin,
Dont la main de Mignard le chef-d'oeuvre seconde,
Ira malgré le temps encore bien plus loin.

SONNET, A MR MIGNARD,

Sur son Portrait de Monsieur de Molière.

MIGNARD, à la vertu de ton rare Pinceau
Molière va devoir une seconde vie:
L’Âme qui le croit voir, est surprise, et ravie,
Dès l’instant qu’à nos yeux tu montres son Tableau.

Jamais rien n’est parti de tes mains de plus beau,
C’est la Nature même aux moindres traits suivie ;
Elle est double, et la Mort à ce choix asservie,
Doutera sur laquelle exercer son ciseau.

Si Molière après nous revit par ton Image,
En cela ton Pinceau lui donne l’avantage,
Que lui départ sa Plume entre les beaux Esprits.

Et de l’obscure nuit du ténébreux Cocyte,
Non moins que fait le sien par ses brillants Écrits,
Pour des Siècles entiers ton Art le ressuscite.

Etienne Martin de PINCHESNE, "Sonnet à M. de Molière sur son poème de La Gloire du Val-de-Grâce”, “Sonnet à M. Mignard sur son portrait de M. de Molière”, dans Poésies héroïques du sieur de Pinchesne, 1670, p. 141-142.

  • témoignage de 1670

Le témoignage de l’ancien aumônier du prince Conti (qui avait été le "protecteur" de la "troupe de campagne" de Dufresne et Molière de 1654 à 1656), l’abbé Joseph Voisin:

Monseigneur le prince de Conti avait eu en sa jeunesse tant de passion pour la comédie qu’il entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens, afin de goûter avec plus de douceur le plaisir de ce divertissement; et ne se contentant pas de voir les représentations du théâtre, il conférait souvent avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. Et lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenait plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu’il y avait peu de personnes qui pussent mieux juger d’une pièce de théâtre que ce prince.
Défense du traité de Mgr le prince de Conti touchant la comédie et les spectacles (Paris, 1670, p. 419)

NB. Les disciples de Louÿs sont une fois de plus embarrassés par un texte qui ne présente pas Molière comme un comédien inculte. Ils tentent donc de disqualifier ce témoignage en affirmant que ce n’est pas Molière qui est désigné par l’abbé Voisin. Ils commencent donc par dissimuler le fait que Conti a «entretenu» une seule troupe de comédiens dans sa vie, celle de Molière, durant la période où leurs routes se sont croisées en Languedoc (1654-1656) — car savoir cela ôte toute ambiguïté au passage; de la sorte, ils peuvent se concentrer sur la formule «le plus habile comédien de France». Ils tirent donc de leur contexte polémique trois ou quatre textes qui attaquent Molière et dans lesquels celui-ci est traité de farceur, de singe des Italiens ou de bouffon: ils se gardent bien de dire que ces textes sont entièrement et violemment hostiles — une ou deux préfaces de Somaize qui attaque Les Précieuses ridicules en 1659-1660, un ou deux passages des comédies qui en 1663 attaquent L’École des femmes ou répondent à La Critique de L’École des femmes et surtout en 1670 le violent pamphlet de Le Boulanger de Chalussay intitulé Élomire Hypocondre — et que face à ce maigre bouquet hostile, la totalité des autres témoignages contemporains présente Molière comme le meilleur acteur comique français de son temps. Bref les disciples de Louÿs masquent soigneusement le fait qu’à la date où écrit Voisin (fin des années 1660) il se fait l’interprète de l’opinion générale: à cette date, tout le monde (sauf le haineux Le Boulanger de Chalussay) estime qu’en matière de comédie Molière est le meilleur comédien de son temps; et c’est justement pour ça que Voisin se permet d’être aussi allusif.

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Chapitre en cours: Molière auteur, les témoignages contemporains (chap. 1)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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