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Les études de Molière et son bagage intellectuel.


a- Point de départ du problème.

Les deux seuls écrits de la main de Molière (en dehors de ses signatures) qui ont été conservés dans des archives sont des reçus. Dans son premier article, Pierre Louÿs s’indignait ainsi:

Un auteur qui écrit «accordéz» pour «accordées» et «ordonnées» pour «ordonnés» est incapable d’écrire et même d’entendre un alexandrin. Il ne sait pas où sont les muettes, où respire le vers de Corneille.

Passons sur l'idée absurde qu’un comédien comme Molière qui depuis des années récitait des alexandrins serait incapable de savoir où sont les muettes, et examinons les deux reçus.

- quittance autographe, du 17 décembre 1650, Pézenas:

J’ay receu de Monsieur Penautier la somme de quatre mille livres ordonnées aux comediens par Messieurs des Estats. Faict à Pezenas, ce 17 decembre mil six cent cinquante. MOLIERE ./.

On ne remarque aucune incorrection grammaticale dans cette quittance: «ordonnées» est très régulièrement accordé à «quatre mille livres» (le mot livre en tant qu’unité de compte était, comme aujourd’hui, de genre féminin). Pour la graphie des autres mots, on aura l’occasion de voir, par des exemples que nous citons ailleurs, qu’elle est tout à fait normale.

- quittance autographe du 24 février 1656, Pézenas:

J’ay receu de Monsieur Le Secq, thresorier de la bource des Estats du Languedoc, la somme de six mille livres à nous accordez par Messieurs du bureau des comptes, de laquelle somme je le quitte. Faict à Pezenas ce vingt-quatriesme jour de febvrier 1656.

Observons qu’il y a bien une faute d’accord (on attendrait effectivement le féminin «accordées»), mais que la faute n’est pas aussi aberrante que Louÿs a voulu le croire. Car le participe masculin pluriel en -ez pour -és est extrêmement fréquent à cette époque, de même que l'inverse. Pour prendre un exemple entre dix mille, on trouve dans une tragi-comédie de La Calprenède, célèbre dramaturge et romancier de la génération de Corneille, les vers suivants:

Vostre amour me desplaist plus que vostre personne,
Et je vous rediray puisque vous m’y forcés,
Que vous devés guerir si vous vous cognoissés. (Phalante, v.32-34)

et inversement:
Ciel qui penetrez seul mes plus cachez ennuis (v.493)

Quant à «bourse» orthographié par Molière «bource», c’est une variante orthographique attestée depuis le Moyen-Âge (on trouvait aussi borse et borce), qui a donné naissance à des dérivés comme «bourcer» (terme de marine), «bourcette» (terme de botanique désignant la mâche). Dans une comédie de 1637, L’Avocat dupé, on trouve à la rime bource et course (II, 3; v.441-442).

Finissons d'un mot: quoi qu'il en soit de leur orthographe, ces deux écrits sont très probablement des faux (voir Suzanne Dulait, Inventaire raisonné des autographes de Molière: avec fac-similés de tous les autographes dont on possède encore l'original ou la reproduction figurée (1643-1967), Genève, Droz, 1967).

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b- les études.

Les disciples de Pierre Louÿs assurent que nous n’avons aucune preuve de la scolarité de Molière, tandis qu’un document révèlerait que le 17 décembre 1637, à l'âge de quinze ans, il a prêté serment devant la corporation des Tapissiers. Ils en déduisent donc que si Molière a prêté serment c'est qu'il avait appris le métier de tapissier à fond pour être reçu par ses pairs afin de succéder à son père; et que donc, s'il avait appris à fond le métier de tapissier, il n'avait pas pu recevoir en parallèle quelque éducation dans l’un des collèges de l’Université de Paris. Donc, puisqu’il est censé n’avoir eu aucune éducation scolaire approfondie, il ne peut pas avoir écrit seul ses pièces. CQFD.

Or aucun document n'indique que Molière aurait prêté serment devant la corporation des Tapissiers: il s'agit d'une interprétation fautive faite par un mauvais biographe du XIXe siècle (Georges Bordonove) d'un document dont en outre la date est ici erronée (aucun document concernant Molière ne date du 17 décembre).

De quoi s'agit-il donc exactement? Dans l'inventaire après décès de Molière (établi du 13 au 21 mars 1673) figuraient les «Lettres de provision de la charge de tapissier et valet de chambre de Sa Majesté en faveur de Molière en survivance du sieur Pocquelin son père en date du quatorzième décembre mil six cents trente-sept, signées Louis et plus bas Loménie, à côté desquelles est la prestation de serment en date du dix-huitième du même mois». Autrement dit, Louis XIII a signé le 14 décembre 1637 les lettres de survivance de la charge de valet de chambre-tapissier que possédait Jean Poquelin depuis 1631: à la mort de celui-ci, Jean-Baptiste Poquelin, futur Molière, en héritait ainsi automatiquement. Mais il se trouve que cette survivance était une « survivance jouissante », offrant la possibilité au bénéficiaire d’exercer la charge en alternance avec le titulaire: c'est pourquoi le futur Molière a dû prêter serment de fidélité entre les mains du Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi, ce qu'il a fait aussitôt après, le 18 décembre.

Pour pouvoir être «survivancier» de cette charge très convoitée, Molière avait-il eu besoin d'être reçu "Maître" devant la corporation des Tapissiers? Rien ne l'atteste ni même ne le laisse supposer. Et dans cette hypothèse eût-il eu besoin d'apprendre le métier pour être reçu maître? Nullement, car c'eût été pour lui une simple formalité juridique; en tant que fils d'un maître tapissier, il était dispensé d'apprentissage; les fils de maître étaient censés, en grandissant dans la maison du maître, apprendre en regardant et, éventuellement, en aidant.

Cela dit, il est vrai que l'on n'a aucun renseignement fiable sur ses études. Alors que Tallemant des Réaux a entendu dire vers la fin de 1658, quand le comédien commençait à faire parler de lui au lendemain de son retour dans la capitale, qu’il avait quitté les bancs de la Sorbonne (où l’on n’enseignait que la théologie) par amour pour Madeleine Béjart («Mondory ou l'Histoire des principaux comédiens françois», Historiettes, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 778), Le Boulanger de Chalussay, dans sa comédie-pamphlet intitulée Élomire hypocondre (1670), le fait aller à Orléans, au sortir du collège (les collèges assuraient la totalité de l’enseignement secondaire, depuis la sixième jusqu’aux classes de philosophie), pour prendre ses licences de droit afin de devenir avocat (Scène II de la petite comédie du «Divorce comique» enchâssée à l’acte IV d’Élomire hypocondre). Pour comprendre ce déplacement à Orléans, il faut savoir que depuis le XIIIe siècle la Faculté de droit de Paris n’était autorisée à enseigner que le droit canon; ce n’est qu’en 1679 qu’un édit de Louis XIV ordonnera d’y enseigner aussi le droit public ; jusqu’alors les Parisiens devaient se déplacer à Orléans ou à Poitiers. Après sa mort, la Préface de l’édition posthume de ses Œuvres (1682) prétend qu’il avait embrassé le théâtre «Au sortir des Écoles de Droit», tandis que Grimarest, son premier biographe, fait état d’une interruption de ses études à l'issue de la classe de philosophie, avant d’accorder crédit, dans les dernières lignes de sa Vie de M. de Molière (1705), aux bruits selon lesquels il avait été quelque temps avocat. Quant à Charles Perrault, dans ses Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle (1696), il se contente de dire qu’«il réussit parfaitement» (éd. de 1698, t. I, p. 218) dans ses études.

Toutes ces hésitations contemporaines donnent à penser que Molière a vraisemblablement fréquenté l’un des collèges de la montagne Sainte-Geneviève, mais qu’il n’est guère allé au-delà des deux classes de philosophie. Il a peut-être fait des études de droit (comme presque tous les futurs écrivains de son temps), mais il a très bien pu se contenter de faire comme Charles Perrault, de six ans son cadet qui raconte au commencement de ses Mémoires que trois ans après avoir quitté le collège (trois années passées à dévorer des livres) il alla passer une nuit à Orléans pour acheter ses licences de droit.

Or il est tout à fait significatif que dans la violente satire anti-moliéresque que constitue Élomire hypocondre, dont l'unique projet est de ridiculiser Molière, Le Boulanger de Chalussay n'ait pas contesté ce fait. Si Élomire se vante d'être allé étudier à Orléans au sortir du collège, ses compagnons lui font valoir qu'il se vante et qu'il s'est contenté d'aller à Orléans acheter ses licences. Quelle que soit la véritable version (car l'auteur se garde bien de nous permettre de trancher entre de vraies études et l'achat des licences), il n'en reste pas moins que cela constitue l'aveu involontaire de la part de Le Boulanger de Chalussay que Molière est au moins allé jusqu'à ses classes de philosophie (condition nécessaire pour prendre une inscription à la faculté).

Dans le pire des cas, Molière a suivi exactement le parcours que devait emprunter Perrault: qui oserait soutenir que Perrault était un homme sans éducation, incapable d'écrire seul des ouvrages?

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c- La traduction du De Natura Rerum.

Une demi-douzaine de témoignages de plus en plus précis concernent la traduction du De Natura Rerum par Molière. On sait même que cette traduction était rédigée «en prosimètre» (mi-vers mi-prose).

Évidemment ces témoignages sont si gênants pour les défenseurs de la théorie Corneille, que, selon une argumentation typiquement négationniste, ils affectent de déconsidérer ces témoignages, estimant que ce sont des «on dit», etc. Nous citons donc ci-dessous l'intégralité des témoignages: on verra que si cela commence effectivement par deux «on dit que», les témoins oculaires et auditifs ne tardent pas à se multiplier.

  • les témoignages successifs de l’abbé de Marolles:

i- Dans l’édition de 1659 de sa traduction de Lucrèce Marolles écrit au 2e paragraphe de la préface:

«Ceux qui toucheront à cet ouvrage après moi pour en faire une traduction, si celle-ci ne leur agrée pas, auront trouvé sans doute des choses dans le sens de l’auteur que je n’y ai pas aperçues, quelque soin que j’aie pris de l’expliquer avec toute l’élégance et toute la netteté dont je suis capable, et que je puis croire, sans vanité, que j’ai acquis quelque sorte de connaissance en ces sortes de livres par une étude assez étendue (sic, pour la phrase). On m’a dit qu’un bel esprit en fait une traduction en vers, dont j’ai vu deux ou trois stances du commencement du second livre, qui m’ont semblé fort justes et fort agréables. Je m’assure que de ses bons amis, que je connais et que j’estime extrêmement, ne manqueront pas de nous dire cent fois que le reste est égal, ce que j’aurai bien moins de peine à croire que le poète n’en doit avoir eu à le composer, quoique toutes les matières ne s’y trouvent pas également capables des mêmes beautés, si l’on s’y est voulu servir du même style et que l’on ait eu soin de n’en point altérer le sens.»

(Les Six livres de Lucrèce, De la Nature des choses, traduits par Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Seconde édition. Revue, corrigée et augmentée de tables et de remarques nécessaires. À quoi sont ajoutées les petites notes latines de Gifanius et la Vie d’Épicure, contenant la doctrine de ce philosophe, tirée de Diogène de Laërce. Paris, chez Guillaume de Luynes; Achevé d’imprimer le 26 février 1659)

Il est impossible à cette date de savoir que «un bel esprit» désigne Molière. Tout change deux ans plus tard:

ii- En 1661, dans l’épître dédicatoire de son Livre d’Ovide contre Ibis, Marolles fait une nouvelle allusion à la traduction de Molière. Le «bel esprit» est devenu «un comédien fameux»: nous sommes en 1661, et Molière qui enchaîne L'École des maris et Les Fâcheux est déjà presque au sommet de la gloire.

«Pour des versions de poèmes illustres des anciens, nous en avons quelques-unes en vers depuis dix ou douze ans, de l’Énéide de Virgile, de la Pharsale de Lucain […] On traduit le poème de la Callipédie, on traduit celui du Tasse, et on le fait heureusement. Un comédien fameux ne réussira peut-être pas moins dans un pareil dessein qu’il a entrepris pour les six livres de Lucrèce, dont j’ai ouï réciter quelques stances pour le commencement du second livre, qui m’ont paru magnifiques.»
(Le Livre d’Ovide contre Ibis, à Paris, chez Louis Billaine, achevé d’imprimer le 30 avril 1661)

iii- Dans la troisième édition, parue en 1677, après la mort de Molière, Marolles ne laissera plus planer la moindre hésitation: le «bel esprit» de 1659, le «comédien fameux» de 1661, c'est «le comédien Molière».

«Plusieurs ont ouï parler de quelques vers [d’]après la traduction en prose qui fut faite de Lucrèce dès l’année 1649, dont il y a eu deux éditions. Ces vers n’ont vu le jour que par la bouche du comédien Molière, qui les avait faits. C’était un fort bel esprit, que le roi même honorait de son estime et dont toute la terre a ouï parler. Il les avait composés, non pas de suite, mais selon les divers sujets tirés des livres de ce poète, lesquels lui avaient plu davantage, et les avait faits de diverses mesures. Je ne sais s’il se fut donné la peine de travailler sur les points de doctrine et sur les raisonnements philosophiques de cet auteur, qui sont si difficiles, mais il n’y a pas grande apparence de le croire, parce qu’en cela même il lui eût fallu donner une application extraordinaire, où je ne pense pas que son loisir, ou peut-être quelque chose de plus, le lui eût pu permettre, quelque secours qu’il eût pu avoir d’ailleurs, comme lui-même ne l’avait pas nié à ceux qui voulurent savoir de lui de quelle sorte il en avait usé pour y réussir aussi bien qu’il faisait, leur ayant dit plus d’une fois qu’il s’était servi de la version en prose dédiée à la Sérénissime reine Christine de Suède, de laquelle quelqu’un avait parlé si avantageusement qu’il disait n’avoir rien lu de plus utile ni de plus instructif à son gré depuis les livres sacrés des Prophètes. (C’était un peu beaucoup, mais il est vrai que M. d’Avisson, médecin écossais qui s’était acquis beaucoup de connaissances dans les lettres aussi bien que dans l’usage de notre langue, en avait parlé plusieurs fois de la sorte.)»

Commentaire:

Les disciples de Louÿs évidemment s'efforcent de disqualifier ce témoignage incontestable en ne citant que le premier texte de l'abbé de Marolles, celui dans lequel il écrit «on m'a dit qu'un bel esprit…», afin de contester la réalité du fait («on m'a dit») et l'identité de Molière: selon eux, Molière ne pourrait pas être considéré comme un «bel esprit» — ce qui fut justement le cas, ne leur en déplaise, comme en témoignent tous les textes que nous citons dans le chapitre Molière reconnu comme auteur par tous ses contemporains.

On se doute que la précision croissante de Marolles («un comédien fameux» dans la deuxième version devient le «comédien Molière» désigné en même temps comme «un fort bel esprit) est passé sous silence par les disciples de Louÿs. C'est ce que l'on appelle de la désinformation.

  • le témoignage de Jean Chapelain:

«On dit que le comédien Molière, ami de Chapelle, a traduit la meilleure partie de Lucrèce, prose et vers, et que cela est fort bien. La version qu’en a fait [sic] l’abbé de Marolles est infâme et déshonore le grand poète.»
(Lettre du 25 avril 1662, dans Lettres, II, 225)

Commentaire:

Les disciples de Louÿs ont, ici encore, à cœur de déconsidérer ce témoignage, de la même manière que, des trois textes de Marolles ci-dessus, ils retiennent seulement le premier où Marolles se contente de «on m'a dit qu'un bel esprit». Ici ils s'accrochent à l'idée que Chapelain commence par dire «On dit que», afin de gommer le fait qu'il ajoute «et que cela est fort bien», preuve que les auteurs de l'information ont bel et bien lu ou entendu des passages de cette traduction.

  • Le témoignage de Rosteau

«Cet auteur ne se contente pas de bouffonnerie; il est sérieusement savant quand il lui plaît. La traduction qu’il a faite de Lucrèce, moitié en prose et moitié en vers, en est un argument certain. Il serait à souhaiter qu’elle fût imprimée.» [Bibl. Sainte-Geneviève, manuscrit 3339, pp. 69-70, Sentiments de Rosteau]

(pour l'ensemble du texte de Rosteau, et un commentaire sur l'importance de son témoignage voir Les «neutres».)

  • Le témoignage posthume de Tralage, neveu du Lieutenant de Police La Reynie, très au fait de la vie théâtrale de la 2e moitié du XVIIe siècle, et qui a lui-même travaillé dans les services de la censure qui étaient sous la juridiction de son oncle. Dans son manuscrit, il écrit à propos de l’édition des Œuvres de Monsieur de Molière parue en 1682:

«Le sieur Thierry a payé cent écus ou quinze cents livres à la veuve de Molière pour les pièces qui n’avaient pas été imprimées du vivant de l’auteur, comme le sont Le Festin de Pierre, Le Malade imaginaire, Les Amants magnifiques, La Comtesse d’Escarbagnas, etc. Le sieur Thierry n’a point voulu imprimer ce que Molière avait traduit de Lucrèce. Cela était trop fort contre l’immortalité de l’âme, à ce qu’il dit.»

  • Le témoignage posthume de Brossette, correspondant et confident du vieux Boileau. Certes Brossette n'est pas toujours très fiable, mais le commentaire dont il accompagne l'édition de la Satire II de Boileau dédiée à Molière ne peut lui avoir été soufflé que par Boileau:

«Elle [la Satire II] fut faite en 1664. La même année, l’auteur étant chez M. du Broussin, avec M. le duc de Vitry et Molière, ce dernier y devait lire sa traduction de Lucrèce en vers français, qu’il avait faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria M. Despréaux de réciter la satire adressée à Molière; mais après ce récit, Molière ne voulut plus lire sa traduction, craignant qu’elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu’il venait de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travaillait en ce temps-là, disant qu’on ne devait pas s’attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux, parce qu’il lui faudrait un temps infini, s’il voulait travailler ses ouvrages comme lui.»
(Note sur la Satire II de Boileau, dans Boileau, Œuvres, Genève, 1716, t. I, p. 21)

Cette traduction, qui existait donc encore en 1682, à l'époque la publication des Œuvres de Monsieur de Molière contenant deux volumes d'Œuvres posthumes, et que l'un des trois libraires associés pour cette édition avait eu peur de publier, si l'on en croit Tralage, a donc disparu en même temps que tous les autres papiers de Molière.

Rappelons que la traduction en vers par Corneille de La Thébaïde de Stace, pour laquelle il avait pris un privilège d’impression en 1670 (preuve que le travail était bien avancé), a elle aussi totalement disparu. Nul n'oserait pourtant en déduire qu'elle n'a pas existé!

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d- L’état de sa bibliothèque selon son inventaire après décès.

Les disciples de Pierre Louÿs feignent de s'étonner que la bibliothèque de Molière à sa mort n'ait pas contenu plusieurs milliers de volumes, comme si les bibliothèques des artistes devaient être aussi volumineuses que celles des érudits. Or, justement, elle est tout à fait dans la moyenne de celle des autres écrivains de son temps.

Commençons par examiner le texte de l’inventaire (texte reproduit d’après les pages 560-561, 572 et 575-576 de Cent ans de recherches sur Molière).

Item, quatorze volumes in folio, reliés en veau, deux tomes du sieur de La Mothe le Vayer, deux tomes de Sénèque, un du Triomphe de Louis treize, un intitulé Rome vaincue, deux du sieur de Corneille, deux Dioscoride, un tome de Plutarque, un des Antiquités romaines, deux tomes de Tite Live et un tome de L’Histoire d’Espagne, neuf autres volumes in quarto de Lucien, de voyages, et autres, le tout prisé cinquante livres, ci... 50 l. [=24 vol]
Item, onze autres volumes in folio, deux des Oeuvres de Virgile, un autre Alliance, un Cassaudius, un Juvénal, un livre italien, deux volumes de Calepin, deux de Térence et un tome de Virgile, dix-huit volumes in quarto, dictionnaire de philosophie, et autres et cinquante autres volumes in-douze, et in-seize en parchemin, le tout prisé quarante livres, ci... 40 l. [=79]
Item, quarante autres volumes de comédie française, italienne, espagnoles, reliés en parchemin et prisés dix livres, ci... 10 l. [=40]
Item, la Sainte Bible, in folio, avec un volume de figure d’icelle, prisé huit livres 8 l. [=1]
Item, six-vingts volumes in quarto, in-douze et in-seize reliés tant de veau que de parchemin avec quelques volumes de comédie, histoire de France, d’Espagne, d’Angleterre, poésies, traités de philosophie, et autres prisés ensemble trente-six livres, ci... 36 l. [=120 ou plus]
Item deux tomes in folio intitulés Les Œuvres de Balzac, deux autres volumes des Œuvres et Vies de Plutarque, un autre des Essais de Montaigne, un des Métamorphoses d’Ovide, un autre de Thucydide, un autre d’Hérodote, deux autres de Diodore sicilien, un autre de Valère le Grand, quatre volumes in quarto, l’un La Physique de Rohault, un Commentaire de César, un autre du Voyage du Levant, un autre volume d’Horace, dix-huit autres volumes d’in octavo et in-douze, prisé ensemble trente livres, ci 30 l. [=37 vol]

Commentaire:

La bibliothèque de Molière contenait donc un peu plus de 300 volumes. La bibliothèque de Paul Scarron, à sa mort en 1660, contenait à peine plus de 350 volumes.

La bibliothèque de Racine, mort vingt-cinq ans plus tard, comprenait un peu plus de 1500 ou de 1700 volumes, selon les décomptes, correspondant à 319 titres; celle de Boileau, mort cinquante ans plus tard, à un âge avancé, n’atteignait pas les deux mille volumes.

En outre, et surtout, il faut examiner le type de décompte: Racine possédait près de 1700 volumes, mais ces volumes correspondaient à 319 titres. C’est l’inverse dans la bibliothèque de Molière: la plupart des volumes correspondent à des titres ou sont constitués de recueils contenant plusieurs titres (voir par exemple la formule «quarante autres volumes de comédie française, italienne, espagnoles, reliés en parchemin»: ce sont donc des recueils collectifs qui, selon l'usage de l'époque, peuvent contenir cinq à huit pièces de théâtre chacun…)

La bibliothèque de Molière était donc équivalente à celle de Racine. L’une et l’autre nous paraissent peu importantes. Il y a des raisons à cela. De la bibliothèque de Racine étaient absents les Fables de son ami La Fontaine, les Œuvres de son ami Boileau, les Maximes de La Rochefoucauld… On n’en déduira pas que Racine ne les avait pas lues, et l’on voit qu’il est très dangereux d’extrapoler à partir des inventaires après décès…

Nous invitons ceux qui estiment toujours possible d'interpréter les inventaires après décès en matière de livres et de culture du défunt, à lire l'inventaire après décès de Thomas Corneille (1709). Cet homme âgé de 84 ans, qui, après quarante années de brillante carrière d'auteur de théâtre, avait consacré les vingt dernières années de sa vie à rédiger des dictionnaires et des ouvrages d'érudition, est mort en ayant chez lui quelques dizaines de livres, dont la plupart n'ont pas «été autrement inventoriés à cause de leur peu de valeur». Quand on voit les conclusions que les disciples de Louÿs tirent de la bibliothèque de Molière, presque dix fois plus importante, on se demande ce qu'ils penseraient de la bibliothèque de Thomas Corneille.

Ou plutôt non: ils ne penseraient rien. Car la technique principale de la désinformation consiste à ne parler que du sujet sur lequel on veut désinformer, et à ne jamais faire de comparaison qui, immanquablement, détruit les allégations à sens unique; bref, jamais les disciples de Louÿs ne se risqueront à parler de l'inventaire après décès de la bibliothèque de Thomas Corneille.

PS. À la fin de sa vie, Montaigne, un des hommes qui passa le plus de temps à travailler dans sa bibliothèque, se targuait d'avoir «mille volumes de livres autour de soi» (Essais, III, 12).

PPS Edmond Scherer dans son étude sur la Bibliothèque de Sainte-Beuve (tome IV de ses Études sur la littérature contemporaine, p. 142) rappelait que Chateaubriand considérait les bibliothèques comme des «nids à rats» et n'en avait pas, pas plus que Lamartine.

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Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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