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Les années de province.


Pour Pierre Louÿs et ses disciples, Molière aurait rencontré Corneille en 1643 à Rouen, puis à nouveau quinze ans plus tard, comme on le lit dans le premier article publié par Pierre Louÿs en 1919:

Un directeur du midi, un tragédien mûrissant … traverse brusquement toute la France, passe Paris et va droit à Rouen, c’est-à-dire chez le dramaturge le plus illustre du monde. 30 avril 1658.
[…]
Or, en avril 1658, Molière, comédien nomade, mais jusqu’ici fidèle au Midi (Agen, Pézenas et Grenoble), traverse toute la France et, brusquement, va vers Corneille.

Entre 1643 et 1658 se placerait donc une longue période sur laquelle il n'y aurait rien à dire. Molière, en somme, aurait exercé sagement son métier de directeur de troupe et de "tragédien mûrissant", en attendant que Corneille l'appelle à lui. Ce qu'il aurait fait enfin en 1658, lui confiant les deux comédies en cinq actes, L'Étourdi et Le Dépit amoureux, avec laquelle la troupe de Molière a connu ses deux premiers succès parisiens à partir de novembre 1658, qui lui ont permis de s'enraciner dans la capitale.

L'ennui, c'est qu'un témoignage contemporain à peine postérieur à l'installation de la troupe à Paris en 1658, celui de Donneau de Visé, raconte une tout autre histoire:

Ce fameux auteur de L'École des maris, ayant eu dès sa jeunesse une inclination toute particulière pour le théâtre, se jeta dans la comédie, quoiqu'il se pût bien passer de cette occupation et qu'il eût assez de bien pour vivre honorablement dans le monde. Il fit quelque temps la comédie à la campagne, et quoiqu'il jouât fort mal le sérieux et que dans le comique il ne fût qu'une copie de Trivelin et de Scaramouche, il ne laissa pas que de devenir en peu de temps, par son adresse et par son esprit, le chef de sa troupe, et de l'obliger à porter son nom.
Cette troupe, ayant un chef si spirituel et si adroit, effaça en peu de temps toutes les troupes de la campagne, et il n'y avait point de comédiens dans les autres qui ne briguassent des places dans la sienne.
Il fit des farces, qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. Ensuite il voulut faire une pièce en cinq actes, et, les Italiens ne lui plaisant pas seulement dans leur jeu, mais encore dans leurs comédies, il en fit une qu'il tira de plusieurs des leurs, à laquelle il donna pour titre L'Étourdi ou les Contretemps. Ensuite il fit Le Dépit amoureux, qui valait beaucoup moins que la première, mais qui réussit toutefois à cause d'une scène qui plut à tout le monde et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s'aiment le mieux ; et après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris, où il emmena sa troupe.
Comme il avait de l'esprit et qu'il savait ce qu'il fallait faire pour réussir, il n'ouvrit son théâtre qu'après avoir fait plusieurs visites et brigué quantité d'approbateurs. Il fut trouvé incapable de jouer aucune pièce sérieuse, mais l'estime que l'on commençait à avoir pour lui fut cause que l'on le souffrit.
Après avoir quelque temps joué de vieilles pièces et s'être en quelque façon établi à Paris, il joua son Étourdi et son Dépit amoureux, qui réussirent autant par la préoccupation que l'on commençait à avoir pour lui que par les applaudissements qu'il reçut de ceux qu'il avait priés de les venir voir.
(Pour l'ensemble du texte de Donneau de Visé, voir la page L'abrégé de l'abrégé de la vie de Molière, 1663)

On voit que ce témoignage, publié en 1663 et que nul alors ne songea à contredire, nous apprend deux choses:

1) Que Molière ne se contenta pas de vieillir en province sous les masques des rôles écrits par les auteurs de son temps; mais qu'il aborda progressivement l'écriture théâtrale en commençant par «des farces qui réussirent un peu plus que des farces», puis en se risquant à la comédie en cinq actes en composant L’Étourdi et Le Dépit amoureux.

Molière, contrairement à ce qu'imagina Louÿs, ne se découvrit donc pas auteur d'un coup, au lendemain de sa rencontre initiatique avec Corneille: de petite pièce en petite pièce, il fit son apprentissage avant de se lancer dans la "grande comédie". Il dut probablement commencer par des "raccommodages", comme faisaient semble-t-il nombre de comédiens, adaptant des comédies en cinq actes (voir ce D. Guichot ou les Enchantements de Merlin, Pièce racommodée par Mle Bejar joué à trois reprises à Paris par la troupe les 30 janvier, 1er et 3 février 1660, et qui semble avoir été une adaptation de la deuxième comédie que Daniel Guérin de Bouscal avait tiré de Don Quichotte) ou réduisant une grande comédie au statut de petite comédie (voir le comédien Villiers qui fit de la comédie anonyme Les Ramoneurs une petite comédie en un acte pour l'Hôtel de Bourgogne). Pour sa part, Molière semble avoir surtout réduit ou "raccommodé" des comédies italiennes ou des scénarios de commedia dell'arte, comme faisait durant la même période son concurrent Dorimond, chef d'une autre troupe de campagne de renom (il réussit à placer sous le patronage de la Grande Mademoiselle), qui fut le premier à s'inspirer des adaptations que les Italiens avait données de l'histoire de Don Juan (Le Festin de Pierre, 1659) et dont on publia coup sur coup en 1661 plusieurs petites comédies qui ont tout de la réduction de modèles italiens.

2) Le texte précise bien que « après avoir fait jouer ces deux pièces à la campagne, il voulut les faire voir à Paris où il emmena sa troupe.»

On constate ainsi que le récit de Donneau de Visé s’accorde parfaitement avec ce que nota ultérieurement La Grange dans son Registre et qu'on retrouve dans la préface à la grande édition posthume des Œuvres de Molière (1682): L’Étourdi fut créé à Lyon en 1655 et Le Dépit amoureux à Béziers durant la session des États du Languedoc à la fin de 1656; et l'on sait que les actes et archives encore disponibles aujourd'hui nous confirment que la troupe de Molière résida de longs mois à Lyon en 1655 et qu’elle était à Béziers à la fin de 1656.

—> Ces deux pièces sont donc largement antérieures à la rencontre de Molière et de Corneille à Rouen en 1658, laquelle n'a donc eu aucun effet ni sur la carrière de Molière et de sa troupe (pas plus en 1658 qu'en 1643 Corneille ne leur confia une pièce nouvelle), ni sur sa venue à l'écriture.

- Du coup Louÿs, prévoyant peut-être, dans un de ses rares moments de lucidité, cette objection, a fait remarquer que L’Étourdi et Le Dépit amoureux ont été seulement publiés à la fin de 1662, comme si la version impeccable que Molière s'était décidé à laisser publier à cette date avait été revue par Corneille…

- Sentant manifestement que cette reculade de Louÿs portait un rude coup à sa propre théorie, ses disciples ont récemment inventé une rencontre antérieure à 1658!!! Découvrant que Corneille était allé prendre les eaux à Bourbon en 1655, ils ont décidé qu'il avait fait ce voyage pour rencontrer Molière qui séjourna avec sa troupe à Lyon une bonne partie de l'année! L'ennui, c'est qu'entre Bourbon et Lyon il y a environ 200 km: ce qui représente au moins 2 journées de voyage au XVIIe siècle… Que Corneille ait donc fait un tel voyage pour se rapprocher de Molière est une proposition simplement aberrante: il serait plus simple dans ce cas d'imaginer que Corneille aurait pu tout simplement envoyer sa pièce par la poste…

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Sous-chapitre en cours: La question des obscurités biographiques

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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