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Les erreurs commises par les premiers historiens du théâtre du 18e siècle


La cause de ces erreurs: la publication de nombreuses pièces anonymes.

a. Le cas de Charles Chevillet, sieur de Champmeslé.

On commencera par lire la notice de Beauchamps parue en 1733, au vol. II de ses Recherches sur les théâtres de France (pp. 385-386) :

CHARLES CHEVILLET, dit CHAMPMESLÉ, Comédien de la troupe royale, fils d'un marchand de rubans sur le Pont au change, mort subitement en sortant d'un cabaret, en août 1701.
Les Grisettes, ou Crispin Chevalier, comédie en 3 actes en vers… 1671
L’Heure du Berger, Pastorale en 5 actes en vers… 1673
La Rue S. Denis, Comédie en un acte en prose… 1682
Les Fragments de Molière, Comédie en un acte en prose… 1682
Le Parisien, Comédie en 5 actes en vers… 1683
Avec La Fontaine.
Le Veau perdu
Je vous prends sans vert,
Le Florentin
La Coupe enchantée.
Je ferai ici une remarque que je devais avoir faite plus tôt, c'est que quelques auteurs par crainte, ou par modestie, ne voulant point faire paraître leurs pièces sous leur propre nom, les mettaient sous celui d'un comédien, Champmeslé, La Thuillerie, Baron, Dancourt, et plusieurs autres en fournissent des exemples ; ce qui cause une confusion difficile à débrouiller ; j'ai placé autant que j'ai pu, les pièces sous le véritable nom de leur auteur ; je n'ose pourtant me promettre de ne m'être pas trompé.

Ces hésitations de Beauchamps à propos de Champmeslé résultent du constat que dans certaines éditions hollandaises, on a attribué à La Fontaine des pièces jusqu’alors connues comme étant de Champmeslé, mais quelquefois publiées en France sans nom d’auteur. Nous allons revenir sur cette confusion qui a fait hésiter Beauchamps.

Pour l’instant on observera que cette notice a jeté le trouble de façon durable chez tous les historiens du théâtre qui ont suivi et qui se sont fiés aveuglément à Beauchamps.

D’une part, le flottement sur les attributions a conduit à attribuer à une collaboration entre Champmeslé et La Fontaine — et le plus souvent à La Fontaine seul — un certain nombre de comédies dûment signalées au XVIIe siècle, et en particulier dans le Registre de La Grange, comme étant de Champmeslé seul. Nous allons y revenir.

D’autre part, elle a amené certains spécialistes de La Fontaine au XIXe siècle à vouloir à tout prix attribuer à La Fontaine une partie des pièces sur lesquelles les historiens du XVIIIe avaient hésité. Ainsi lit-on en 1827 dans la préface du tome IV de la grande édition de La Fontaine par C.A. Walckenaer:

Mais on sait que Champmeslé, comme acteur, présentait souvent à sa troupe des pièces dont il n'était pas l'auteur, et qu'on les jouait alors sous son nom lorsque le véritable auteur voulait rester inconnu.

Cette affirmation est directement dérivée de la notice de Beauchamps, et c’est elle qui a servi aux disciples de Louÿs pour construire leur théorie des prête-noms.

Qu’en est-il en réalité ? En ce qui concerne Champmeslé, le fait est arrivé non pas «souvent», mais une seule fois. Le Registre de La Grange signale à la date du 9 août 1680, la création des Carrosses d’Orléans, «petite pièce nouvelle de Mr de Champmeslé». Or cette pièce sera publiée un an plus tard chez Jean Ribou sous le nom du «sieur D.L.C.», qu’il faut comprendre comme «de La Chapelle», et ensuite reprise dans les Œuvres de celui-ci.

Inversement, La Grange signale un cas de collaboration entre Champmeslé et La Chapelle à propos du Parisien, comédie créée à la Comédie-Française le vendredi 7 février 1682. Or Le Parisien a été l’objet d’un Privilège d’impression au nom du seul Champmeslé, qui a pris la peine de rédiger une préface dans laquelle il parle vraiment en auteur :

Le succès de cette Pièce, qui n’aurait été que médiocre pour un Auteur célèbre, a de beaucoup passé mes espérances. Je n’étais pas assez vain pour me flatter qu’un Homme sans aucune étude que celle du monde pût amuser le Public pendant quinze ou seize Représentations. Si cet Ouvrage a eu le bonheur d’être suivi durant quelque temps, je l’attribue beaucoup moins à son mérite, qu’à la peine que mes camarades ont bien voulu se donner pour représenter dans toute la perfection dont ils sont capables, et à la bonté de mes Auditeurs…»)

On peut dès lors légitimement estimer que l’intervention de Chapelle s’est bornée à la versification (comme jadis Corneille avait aidé Molière à finir la versification de Psyché). Rien de plus.

Rien ne permet donc d’extrapoler et de généraliser, et encore moins de se servir du cas Champmeslé pour contester quoi que ce soit à Molière.

Pour le reste, la confusion est venue de ceci. En 1702, un célèbre libraire-éditeur de La Haye en Hollande, Adrien Moetjens, depuis longtemps spécialisé dans l’édition pirate et la contrefaçon d’œuvres françaises, publiait un volume intitulé Pièces de théâtre de Monsieur de La Fontaine. Le volume s’ouvrait sur un avis au lecteur rédigé en ces termes:

Les Ouvrages de feu Monsieur de la Fontaine ont été reçus avec une approbation si générale, que je n’ai pas balancé à les mettre sous la presse, pour la satisfaction des gens de bon goût, aussitôt que l'on m'a présenté ces pièces de Théâtre en manuscrit. La petite pièce JE VOUS PRENDS SANS VERD, a été imprimée à Paris sous le nom de Champmeslé, mais étant convaincu que l'illustre la Fontaine en est l'Auteur, j'ai jugé à propos de la placer entre ses autres pièces. Toute la grâce que j'ai à demander au Public pour récompense du plaisir que je me propose de lui faire, en lui procurant ces Pièces de Théâtre, c'est de supplier instamment ceux qui peuvent avoir quelques Pièces de cette nature du même Auteur de vouloir me les envoyer, afin de rendre l’Ouvrage aussi complet qu'il sera possible, et de ne laisser rien perdre.»

On voit comment procède un éditeur hollandais de cette époque: il attribue des pièces à un auteur en fonction de ses intérêts commerciaux. Vingt ans plus tôt, il avait repris sous le nom de Brécourt (comédien qui, après avoir joué dans la troupe de Molière, puis de l’Hôtel de Bourgogne, appartenait alors à la troupe du Prince d’Orange et jouait donc une partie de l'année en Hollande où il était de ce fait bien connu) une comédie, Fragments de Molière, qui avait été jouée et venait d’être publiée à Paris sous le nom de Champmeslé et que personne n’a jamais contesté à celui-ci. D’ailleurs, pour faire bonne mesure, Moetjens attribue aussi à La Fontaine une pièce intitulée Pénélope, créée en 1684 sous le nom de l’abbé Genest, lequel va ensuite s’empresser de reprendre son bien en publiant lui-même sa pièce.

b. Généralisation des remises en question.

Le XVIIIe siècle a été particulièrement friand de ces remises en question: siècle des anecdotes, il s'est complu à ramasser toutes celles qui avaient commencé à fleurir vers la fin du XVIIe siècle, sans apporter dans toutes ces accusations de prête-nom l'ombre d'une preuve ou même d'une confirmation apportée par quelque témoin. On lira ainsi avec curiosité la lettre fictive rédigée par l'abbé d'Allainval (Léonor Jean Christine Soulas d'Allainval, 1700-1753, auteur dramatique méconnu mais passé à la postérité pour une comédie qui eut quelque succès après sa mort L'École des bourgeois), intitulée: Lettre à Mylord*** sur Baron et la Dlle Lecouvreur par George Wink et publiée en 1732 (Paris chez Antoine de Heuqueville). Voici ce qu'on peut y lire:

On pourrait faire, mylord, un traité plaisant de tous ces geais parés des plumes d'autrui; on en trouverait de tout sexe et de toute condition; Dancourt y perdrait des tomes de son Théâtre, ou de son échafaud, comme l'appelait le poète Laynez, et le public serait charmé de savoir à qui il est véritablement redevable. Un gentilhomme nommé d'A...., auteur de la Vie de Henriette Sylvie de Molière, roman qui a eu une grande réputation, et qui est encore lu avec plaisir, est le véritable père de La Coquette et de L’Homme à bonnes fortunes. Baron lui donna cinq cents écus pour mettre cette dernière pièce sous son nom ; mais il n'y a de lui que le déguisement du laquais qu'il imagina avec son camarade Raisin. L'Andrienne et Les Adelphes de Térence, habillés à la française, ont toujours passé pour être du père La Rue, qui ne s'en défendit pas plus que d'Argélie, tragédie qui a paru sous le nom de l'abbé Abeille. Au reste, comme me disait un jour un des plus beaux esprits du siècle, Baron aurait bien pu faire L'Andrienne et Les Adelphes; il n'y fallait point d’imagination; et les vers, qui sont assez aisés sont des hémistiches tirés de toutes les comédies du monde. Peu s’en est fallu qu’il n’ait aussi fait la tragédie de Géta. Péchantré, qui en était l’auteur, la lui fit voir. Baron eut soin de lui en dire le plus de mal qu’il put; quelques jours après, il la lui décria encore plus impitoyablement, et la conclusion de tous ces mépris furent vingt pistoles qu’il offrit à Péchantré en échange de sa tragédie. Péchantré, homme simple, et d’ailleurs peu aisé, accepté l’offre; mais Champmeslé, qui soupçonna quelque chose de cette convention, lut Géta; il le jugea digne du succès qu’il a eu, et il prêta à Péchantré les vingt pistoles, qu’il retira peu à peu sur les représentations.

Il va de soi que, en dehors de ces affirmation péremptoires — qui préfigurent celles de Louÿs et de ses disciples — rien ne vient corroborer ces dénis de paternité. Rien ne permet d'affirmer que le "gentilhomme nommé d'A...." (D'Alègre) est non seulement l'auteur de la Vie de Henriette Sylvie de Molière, mais des pièces les plus célèbres de Baron. Jusqu'à plus ample informé, elles sont bel et bien de Baron. Quant au Père de la Rue, il n'est pas plus l'auteur des autres pièces de Baron que d'Argélie dont il n'y a aucune raison de déposséder l'abbé Gaspard Abeille, auteur de plusieurs autres pièces de théâtre dans le dernier quart du XVIIe siècle.

Quoi qu'il en soit, ce texte, en pointant les doutes et les confusions qui régnaient au XVIIIe siècle dans certains milieux, nous apporte un enseignement majeur. Comme nous l'avons déjà signalé dans une page précédente, durant cette période qui était pourtant un véritable âge du soupçon, personne n'a jamais trouvé le moindre indice permettant de soupçonner Molière de n'avoir été qu'un prête-nom.

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Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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