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Les jugements des ennemis de Molière, selon les disciples de Louÿs.


Pour faire passer à tout prix leur «théorie Corneille», les disciples de Louÿs cherchent avant tout à ruiner la réputation d'auteur de Molière, sur laquelle s'accordent pourtant tous ses contemporains. Pour cela ils vont chercher dans les textes des ennemis de Molière, ou de ceux qui furent un temps ses adversaires, des séries d'expressions tirées de leur contexte, et sans jamais situer les textes d'où elles sont extraites.

1) Ils sont ainsi conduits à privilégier quatre types de textes, parus dans le cadre de quatre polémiques anti-moliéresques bien particulières

- les textes de Somaize parus au lendemain des Précieuses ridicules (1660)

- les comédies et autres textes des adversaires de Molière durant la querelle de L'École des femmes (1663)

- les pamphlets des ennemis dévots de Molière au lendemain de son Festin de Pierre [Don Juan] (1665)

- la comédie-pamphlet d'un autre ennemi de Molière (Le Boulanger de Chalussay) Élomire Hypocondre

2) En ne retenant que quelques mots, les disciples de Louÿs gomment le fait que même ces textes polémiques critiquent Molière en tant qu'auteur et contribuent aussi bien que les autres textes contemporains à détruire la «théorie Corneille».

On donnera ci-dessous les principaux exemples fournis par les disciples de Louÿs:

1 «Molière est l’«auteur prétendu des Précieuses ridicules» (Baudeau de Somaize, 1660),
2 «ses enfants ont plus d’un père » (Donneau de Visé, 1663),
3 «le Parnasse s’assemble, lorsqu’il veut faire quelque chose» (Donneau de Visé, 1663)
4 «Molière n’est pas une source vive mais un bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs»,
5 il est comme ces « ânes seulement capables de porter de grands fardeaux » (Robinet, 1663)»

Commentaires Exemple 1: il est d'autant plus ridicule de citer cette phrase à l'appui de la «théorie Corneille» que si Somaize accuse Molière d'être "l'auteur prétendu" des Précieuses ridicules, c'est parce qu'il l'accuse d'avoir en fait plagié une comédie italienne de l'abbé de Pure (accusation de plagiat destinée à justifier le propre plagiat de la pièce de Molière par Somaize lui-même). Donc cette phrase détruit en fait la «théorie Corneille».

Exemple 2 et exemple 3 (qui figurent dans le même texte): Pour saisir l'enjeu du passage, il suffit de le lire dans son intégralité:

Mais, dis-moi, as-tu jamais rien vu de mieux imaginé que l’endroit où il dit qu’il abandonne son jeu, ses pièces, ses habits, et qu’il ne répondra plus ? hon ?
ARISTE. Comment diable voulez-vous qu’il réponde, puisqu’il lui faut dix-huit mois pour faire des impromptus ? Il ne travaille pas si vite, et, comme ses enfants ont plus d’un père, quand il abandonne son jeu, son esprit, ses habits et ses ouvrages, il sait bien ce qu’il fait, et n’abandonne rien du sien. Personne n’ignore qu’il sut bien retourner des vers en prose en faisant La Critique, et que plusieurs de ses amis ont fait des scènes aux Fâcheux ; c’est pourquoi, si Monsieur Boursault lui répond, il lui pourra dire plus justement que le Parnasse s’assemble, lorsqu’il veut faire quelque chose.

On saisit ici que la critique est extrêmement localisée: le personnage qui attaque Molière (nous sommes, rappelons-le dans une fiction dramatique où les personnages se répartissent entre adversaires et défenseurs de Molière) met en cause seulement deux comédies de Molière: d'une part La Critique de l'École des femmes, pour laquelle Molière a lui-même expliqué qu'un de ses amis avait rédigé un joli texte sur le même sujet, mais qu'il s'est abstenu de l'adopter, préférant au contraire composer une comédie à sa manière; d'autre part Les Fâcheux, pour lesquels on accuse Molière d'avoir fait des portraits au naturel de personnages de la Cour et de s'être fait souffler certains de ces portraits par quelques-uns de ses amis). Dans les deux cas, une fois encore, les disciples de Louÿs ruinent leur propre «théorie Corneille», puisque les ennemis de Molière ne prétendent nullement voir la grande ombre de Corneille derrière son théâtre, mais qu'ils accusent seulement Molière de s'être fait aider ici ou là. Quant à la formule «le Parnasse s’assemble, lorsqu’il veut faire quelque chose», c'est Molière lui-même qui l'avait assénée à Boursault en lui déniant d'avoir écrit à lui tout seul Le Portrait de peintre, laissant entendre que Boursault était le porte-plume de plusieurs auteurs et en particulier des frères Corneille. En somme on a retourné tout simplement contre Molière une formule de Molière: et c'est cela que les disciples de Pierre Louÿs présentent comme une «preuve» de leur «théorie Corneille»!!!

Faut-il expliquer les exemples 4 et 5? D'un mot seulement: durant ce qu'on appelle depuis le XXe siècle la «querelle de L'École des Femmes», l'un des leitmotive des contradicteurs de Molière a été de prétendre que son théâtre est une sorte de pot-pourri d'emprunts faits aux nouvelles de la Renaissance, aux comédies italiennes et au théâtre espagnol; c'est exactement ce que Charles Robinet insinue lorsqu'il fait dire par un de ses personnages: «Molière n’est pas une source vive mais un bassin qui reçoit ses eaux d’ailleurs». De Corneille il n'est point question.

Et nous avons là un exemple de plus du fonctionnement de la rhétorique complotiste: sortir des mots et des phrases de leur contexte pour leur faire dire autre chose (et quelquefois même le contraire) de ce qu'ils ou elles disaient en contexte.

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