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Les problèmes nés des nombreuses inexactitudes de La Vie de Molière de Grimarest (1705)


Une "Vie" écrite par un homme qui n'avait pas connu Molière.

La première biographie de Molière, parue en 1705 sous le titre de Vie de M. de Molière, est l'œuvre de Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest. Elle a été la source de toutes les biographies de Molière qui ont paru jusqu'au milieu du XXe siècle, alors même que dès le milieu du XIXe siècle les progrès des connaissances concernant le comédien-auteur n'ont cessé d'invalider progressivement la presque totalité des affirmations de Grimarest.

L'historiographie contemporaine a ainsi fini par confirmer ce qu'affirmait dès 1706 l’un des hommes du XVIIe siècle qui avait le mieux connu Molière, Boileau. Dans sa correspondance avec Brossette, il répondait à celui-ci qui lui demandait son avis sur le livre de Grimarest, paru quelques mois plus tôt:

Pour ce qui est de la vie de Molière, franchement ce n’est pas un Ouvrage qui mérite qu’on en parle. Il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait.
(Lettre CXVII, 12 mars 1706, dans Correspondance Boileau-Brossette, éd. Auguste Laverdet, Paris, J. Techener, 1758, p.214)

L'ennui, c'est que ce jugement de Boileau, entièrement vérifié aujourd'hui, n'a pas été entendu par les lecteurs du XVIIIe siècle et par tous les biographes qui lui ont succédé. Au XVIIIe siècle, on n'imaginait pas que les auteurs de "Vies" des grands hommes aient pu travestir des faits et proposer des récits presque entièrement imaginaires. C'est que le genre de la biographie n'était pas encore né et que les auteurs de "Vies" ne se souciaient nullement de mener des enquêtes, vérifier les sources, fouiller les archives. Une "Vie" était un beau discours qui faisait l'éloge du personnage choisi et tirait la plupart des "petits détails qui font vrai" des nombreuses anecdotes (le plus souvent imaginaires) dont la fin du XVIIe et le XVIIIe siècles étaient particulièrement friands; Grimarest avait eu en outre l'habileté de préciser qu'il avait consulté la fille de Molière, Esprit-Madeleine, qui avait six ans à la mort de son père et qui avait passé les vingt années suivantes dans un couvent, et le célèbre comédien Baron, retiré du théâtre quatorze ans plus tôt en pleine gloire et objet depuis lors d'une véritable vénération malgré son insupportable fatuité.

Une grande partie des obscurités et contradictions que Louÿs et ses disciples ont cru mettre au jour dans la vie de Molière proviennent en droite ligne du manque d’information, des manquements, des approximations et des erreurs de Grimarest. Il est tout à fait significatif que les seules dates et les seuls renseignements précis quel donne Grimarest proviennent directement de l’édition des Œuvres de Monsieur de Molière, publiée en 1682 avec des informations de première main fournies par La Grange. Non seulement Grimarest s’en est tenu à ces informations qu’il avait sous les yeux, mais lorsqu’il a voulu extrapoler à partir de ces informations il s’est trompé : ainsi, concernant Tartuffe, il ignore que la pièce fut interdite dès mai 1664 (l’édition des Œuvres se garde bien d’en parler) ; il croit que c’était bien les trois premiers actes de la pièce qui avaient alors été joués à Versailles (et non pas une pièce en trois actes), que la pièce était achevée en novembre de la même année (la correspondance des Condé nous apprend que Molière était à peine en train d’ajouter les actes II et V en novembre 1665), sans savoir que les auteurs de l’édition de 1682 avaient des raisons bien particulières d’arranger les faits concernant Tartuffe; il ignore que c’est sous le nom de L’Imposteur et non pas sous celui de Tartuffe, provisoirement abandonné, qu’elle fut jouée en août 1667; il croit que la pièce fut interdite alors pour la première fois et qu’elle le fut sur l’ordre de Louis XIV, alors que Louis XIV était en train de faire le siège de Lille et que c’est Lamoignon, le premier Président du Parlement, qui invoqua l’interdiction royale de 1664 pour faire cesser les représentations de L’Imposteur

Quant au témoin sur lequel Grimarest s’appuie, Baron, on rappellera qu’il est entré dans la troupe de Molière en 1670 à l’âge de 17 ans, qu’il l’a quittée aussitôt après la mort de Molière, moins de trois ans plus tard, et qu’il n’a eu de cesse ensuite de se poser en héritier spirituel et artistique du grand homme, entrant ainsi en concurrence avec La Grange — l’homme de confiance, entré dès Pâques 1659 dans la troupe, dont il devint le pilier après la mort de Molière en 1673, et l’homme fort de la Comédie-Française après la fusion de 1680. Faut-il préciser que le nom de La Grange est soigneusement omis par Grimarest?

Ainsi le piquant de l’histoire, c’est que c’est La Grange qui indirectement, au travers de l’édition de 1682, a fourni à Grimarest ses seuls renseignements un peu précis et fiables et que le même La Grange est soigneusement absent de la Vie de Molière; tandis que c’est Baron — manifestement peu soucieux de la vie antérieure d’une troupe à laquelle il n’appartint que deux ans et demi et qui s’est contenté de rapporter quelques anecdotes peu fiables — qui est présenté comme le grand témoin et le garant.

Tout le reste est à l’avenant.

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Sous-chapitre en cours: La question des obscurités biographiques

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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