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Les témoignages sur la collaboration.


Aucun contemporain ne mentionne d’autre collaboration entre Molière et Corneille que celle de Psyché. Les disciples de Louÿs brandissent le témoignage d’un correspondant de Corneille, François Davant, qui dans une lettre non datée, mais rédigée en février 1673, quelques jours après la mort de Molière, désigne Molière comme «votre associé» et l’appelle ensuite «votre second» (lettre citée par Hubert Carrier, dans son étude «Le théâtre au secours de l’apologétique: Corneille et Molière revus par François Davant» publiée dans L’Art au théâtre, Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, PUF, 1992, p. 139).

Or cette lettre fait allusion uniquement à la collaboration des deux hommes à l’occasion de Psyché!!! Davant était un écrivain mystique (et totalement illuminé) qui avait entrepris de «transfigurer» Psyché en pièce chrétienne, et il voulait connaître l’avis de Molière et de Corneille sur sa «transfiguration». Il s’était du reste déplacé chez Molière à deux reprises. On a conservé les lettres qu’il a envoyées et à Molière (quelques jours avant sa mort) et à Corneille. Comme on peut le lire ci-dessous, l’auteur de la lettre dit bien qu’elle porte «sur le sujet de Psyché» et sur les avis qu’il avait demandés à Corneille et à Molière «sur sa transfiguration». Dès lors le début de la phrase suivante: «votre associé à son égard est mort avec la pièce entre les mains», signifie sans aucune ambiguïté: votre associé à l’égard de Psyché. Il en va de même quelques lignes plus loin à propos de l’expression «votre second» (nous reviendrons plus bas sur le sens de cette expression).

Monsieur, il faut avouer que je vous ai rendu civilement au-delà de ce que je vous devais, à vous et à monsieur Molière, sur le sujet de Psyché, de vous avoir demandé vos avis touchant sa transfiguration. Votre associé à son égard est mort avec la pièce entre les mains, sans que j’aie pu savoir de sa bouche quel était son sentiment: et vous êtes resté en vie pour empêcher son cours naturel, afin de me témoigner le vôtre mieux que si votre second eût vécu. Vous n’y voulûtes pas toucher avant son décès, en me disant qu’il fallait voir s’il la voulait représenter, puisque je la destinais pour son théâtre, et que vos chiens ne chassaient pas bien ensemble, comme je vous ai écrit du depuis: et vous en avez baillé une mauvaise estime à ses confrères, soudain qu’il a été trépassé, pour les empêcher de la produire dans le public, en leur témoignant que les vers n’étaient pas bien tournés: encore que quelques clairvoyants désintéressés qui ont vu la pièce ont remarqué que beaucoup de poèmes d’un assez modique tour sont dans l’ancienne Psyché même, que j’ai inséré en la nouvelle tout au long en divers endroits, et lesquels je n’ai pas voulu réformer, tant j’ai montré de la vénération pour tout ce qui venaient de ses deux auteurs. J’aurais eu mauvaise grâce mêmement, puisque rien ne sort de votre plume qui ne soit limé et relimé au dernier point, et que si vous avez voulu paraître à la négligence et dans votre déshabillé en Psyché, ce n’est pour autre raison que vous êtes las d’avoir brillé ailleurs avec tant d’éclat et avant tant de pompeux ornements […]
Mais, de grâce, ne me donnez pas votre blâme particulier pour vos fautes générales en les mêlant avec les miennes: cela ne serait pas raisonnable ni parfait. Parce que j’ai mis vos propres vers en beaucoup de lieux sans nul changement, comme n’en avertis les acteurs dans l’avis singulier que je leur donne afin de leur rendre compte de ma procédure, leurs manquements ne doivent pas m’être imputés. Chacun peut voir ce que j’avance dans votre comédie imprimée, où la poésie paraît un chaos touffu de répétitions entassées démesurément, avec des rimes irrégulières souventes fois, où il semble que vous avez pris plaisir l’un et l’autre de vous orner avec affectation de votre propre négligence, à cause de la promptitude avec laquelle vous avez fait cet ouvrage pour vous en faire d’autant plus estimer; en sorte que ce qui d’un côté paraît sortir de la main de deux grands maîtres fort expérimentés en l’art poétique semble venir dans l’autre de deux fameux apprentis qui, pour donner carrière à l’affluence de leurs pensées, ont affecté quelquefois de mal rimer et de produire par brasses des terminaisons vagues et obtues qui choquent les yeux clairs et les oreilles délicates […] Comme vous ne faites pas les choses par ignorance, mais faute d’un loisir qui vous a fait tomber en quelques fautes, plus relevées que les beautés de beaucoup d’autres, on a vénéré dans votre Psyché jusques à ses imperfections: et voilà ce que c’est que d’avoir acquis une longue, grande, vaste et haute réputation.
Elle vous est due et je ne vous l’envie point, ne souhaitant que de vous voir travailler assidûment pour Dieu. Mais je vous dirai que vous ne trouverez cet entassement prodigieux dans ma Psyché transfigurée en…

Pour comprendre le sens exact de l’expression «votre second», il faut lire la première lettre que Davant avait adressée à Corneille, durant le courant du mois de janvier 1673:

«Monsieur, comme vous êtes l’aîné de la famille et le principal père des modernes belles Muses, au dire de leurs nourrissons les plus expérimentés, c’est à vous qu’a recours cette nouvelle Psyché, comme une fille à sa mère, puisqu’après Dieu vous lui avez donné son premier être, et que vous, et celui qui vous y est joint vous en pouvez réputer les créateurs. C’est vous qui devez donc la diriger et en être les juges.» [lettre citée par H. Carrier, art. cit. p.135]

Autrement dit, vu son âge, son statut et sa réputation, la préséance revient à Corneille. Pour la création de Psyché, Molière ne peut donc être appelé ici que «celui qui vous y est joint», comme il sera appelé dans la lettre de fin février, reproduite plus haut, «votre second».

Ce n’est pas tout: l’examen de la correspondance de François Davant à Corneille et à Molière ne fait pas seulement découvrir que les disciples de Louÿs ont sorti deux mots de leur contexte. Deux des lettres à Corneille indiquent bien, que de l’aveu même de Corneille, les deux auteurs ne s’entendaient guère.

Dans la première, datée du 19 février, où il est question de la mort de Molière, Davant insiste sur le fait que Corneille lui a dit que leurs «chiens ne chassaient pas bien ensemble» et l’on retrouve cette formule dans la dernière lettre à Corneille que nous avons longuement citée un peu plus haut):

«Monsieur, le mardi 7e février, j’ai porté la nouvelle Psyché à Molière, selon votre avis. Il la reçut avec joie, en me témoignant que vous lui en aviez parlé et qu’il la verrait avec attention pour la disposer comme il jugerait à propos, puisque votre civilité n’y avait pas voulu toucher, et puisque je le suppliais d’en agir ainsi. J’y retournai le jour des Cendres, afin d’apprendre sa résolution: mais je ne pus pas lui parler, parce qu’il s’en était venu indisposé de la Comédie le jour précédent. J’y retournerai le 18 de ce mois, et je le trouvai trépassé du 17.
Le Seigneur l’a tiré à soi par sa grâce, dans le dessein satisfaisant de bannir le comique empoisonné du théâtre, et dans la pensée justifiante d’y introduire son divin amour. Je lui souhaite cette miséricordieuse justice, et qu’il ait été navré de sa magnifiante dilection. C’est où je visais prudemment de toute ma force, et dans Psyché renouvelée, et dans son Tartuffe que j’ai aussi transfiguré, et dans une autre pièce où cette divine charité se manifeste dans son débordement le plus excessif. J’ai voulu forcer tous les obstacles de l’habitude invétérée: quoique, selon l’Ecriture, le plus souvent telle vie, telle mort.
Que les jugements divins sont secrets! que la parole du Saint Verbe est pénétrante et que son tour tragi-comique opère bien autrement que celui de l’amour mondain! Vous m’avez dit une parole que j’ai bien pesée, monsieur; savoir que vos chiens ne chassaient pas bien ensemble: et le divin amour vous en dit dans l’intérieur bien d’autres, afin que vous courriez parfaitement après son pourchas. L’exemple du bon larron ne doit pas être tiré à conséquence: mais la conversion de saint Pierre est à imiter. L’époux frappe pour voir si quelque Paul lui ouvrira: ne le laissez point passer outre, suivez sa parfaite volonté. Les passions humaines requièrent le tour qui dénoue une pièce à l’accoutumée: mais Dieu, qui n’a point de passion en son être, se soutient et fait son dénouement dans chaque scène qui se représente par l’évidence de son infaillible Vérité. Néanmoins, s’il en faut quelqu’un, monsieur, dans l’ouvrage que j’ai eu l’honneur de vous présenter, usez-en franchement, sans vous servir de tant de retenue, pour colloquer la vertu chrétienne dans le temple des Muses, afin que le vice païen y fasse désormais horreur. […]»

Or, que dit le Dictionnaire de l’Académie (éd. de 1776, reproduite dans Google livres) à l’article «Chasser»? «On dit aussi familièrement, Leurs chiens ne chassent pas bien ensemble, pour dire, ils s’accordent mal ensemble»

Bref, Molière et Corneille ont collaboré à l’occasion de Psyché, mais intellectuellement tout les opposait.

Où l’on voit que ce brave François Davant, chez qui les disciples de Louÿs sont allés chercher deux mots pour les tirer de leur contexte, ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà: que Corneille et Molière sont deux grands auteurs, qui ont collaboré à l’occasion de Psyché, mais que tout séparait.

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Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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