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Les textes anonymes.


Pour corroborer cette image fantasmée d'un Corneille anti-chrétien déguisé sous le masque d'un chrétien fervent, les disciples de Louÿs ne cessent désormais de répéter que les contemporains de Corneille ne l'ont jamais considéré comme un vrai chrétien. Mais comme ils ne disposent d'aucun document d'époque pour apporter le commencement d'un début de soutien à cette affirmation délirante, ils sont allés chercher un texte qu'un érudit farfelu du 19e siècle a attribué à Corneille sur la foi d'une anecdote publiée au 18e siècle et contestée dès le 18e siècle.

Il s'agit d'un récit érotique sous forme de stances intitulé L’Occasion perdue recouverte. Ce récit est bien anodin au demeurant, et il faut vraiment aussi mal lire que le font habituellement les disciples de Louÿs pour y voir quoi que ce soit de pornographique (le pauvre Louÿs lui-même, grand amateur et producteur de littérature érotique, en serait navré). Mais peu leur importe: l'important, c'est de faire croire au lecteur qui n'est pas en mesure de lire ce texte que Corneille est un coquin lubrique déguisé en chrétien (le lecteur pourra désormais juger sur pièces en allant lire ce texte).

Ce récit poétique a été publié d’abord anonyme dans un recueil de poésies diverses en 1658 (Le Nouveau Cabinet des Muses), puis dans un recueil intitulé Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C…, dont il y eut deux éditions en 1662 et en 1665. On note que dans l'édition de 1665, L’Occasion perdue recouverte figure dans un cahier séparé, paginé de 1 à 14, ce qui semble indiquer qu'il y eut des exemplaires qui, par prudence, ont été vendus sans ce coquin cahier terminal. Ce qui est sûr, c'est que le contenu de tout le livre, publié sous le nom "du sieur de C...", est l'œuvre du sieur de Cantenac, auteur dûment identifié, ne serait-ce que parce que son nom a été enregistré sur le registre des libraires.

Jusqu'ici pas la moindre ambiguïté. Sauf qu'au début du XVIIIe siècle parut l'un de ces nombreux recueils d'anecdotes (dits "Ana") que des libraires faisaient faire à la chaîne et attribuaient à des auteurs un peu connus du siècle précédent. Après des Segraisiana (attribué à Segrais), des Boleana (Boileau), des Furetierana (Furetière), etc, apparut (vingt-deux ans après la mort de Charpentier) un Carpenteriana ou Recueil des pensées historiques critiques morales et de bons mots de M. Charpentier de l'Académie françoise, publié par Boscheron, chez J.- Fr. Morisset, en 1724 (in-8). À la page 284, on pouvait lire le texte suivant:

M Corneille l'aîné est auteur de la pièce intitulée L'Occasion perdue et recouvrée. Cette pièce étant parvenue jusqu'à M. le chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille et lui dit que cette pièce ayant porté scandale dans le public et lui ayant acquis la réputation d'un homme débauché, il fallait qu'il lui fit connaître que cela n'était pas en venant à confesse avec lui; il l'avertit du jour. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse avec lui au P. Paulin, petit père de Nazareth en faveur duquel M. Séguier s'est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille s'étant confessé au révérend père d'avoir fait des vers lubriques, il lui ordonna par forme de pénitence de traduire en vers le premier livre de L'Imitation de J-C ce qu'il fit. Ce premier livre fut trouvé si beau que M Corneille m'a dit qu'il avait été réimprimé jusqu'à trente-deux fois. La reine après l'avoir lu pria M. Corneille de lui traduire le second et nous devons à une grosse maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre qu il fit après s'en être heureusement tiré.

Qui a un peu fréquenté les anecdotes de la fin du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle reconnaîtra bien ici la manière de raconter des événements avec la plus totale indifférence à toute possibilité chronologique et à toute vraisemblance historique. La traduction de L'Imitation de J-C a été entreprise par Corneille au début de 1651, puisque l'édition des vingt premiers chapitres a paru en novembre 1651. Or la première édition de L'Occasion perdue et recouvrée date de 1658.

Faut-il ajouter que si cette œuvre avait effectivement été attribuée à Corneille de son vivant, cela aurait fait un tel scandale que le souvenir en serait resté bien ailleurs que dans un obscur recueil d'anecdotes du XVIIIe siècle? Faut-il préciser que si cette œuvre avait effectivement été attribuée à Corneille de son vivant et avait "porté scandale dans le public", elle n'aurait pas été publiée anonymement puis avec un simple "sieur de C"? [qui ne pouvait en outre désigner Corneille aux yeux du public qui savait bien que Corneille ne faisait pas précéder son nom d'une particule].

On pourra objecter que le savant M. de La Monnoye, qui a notamment annoté la nouvelle édition des Jugements des savants de Baillet en 1722, reproduit lui aussi cette anecdote à la fin de la notice consacrée à Corneille, mais après avoir eu soin d'y redonner une vraisemblance chronologique:

Corneille ne se porta pas de lui-même à entreprendre la paraphrase en vers français des trois livres de l'L'Imitation. Voici l'occasion qui l'y engagea, telle que je l'ai lue dans un manuscrit, qui a pour titre CARPENTERIANA dont on m'a dit que les articles avaient été dressés par feu Mr Charpentier, mort Doyen de l'Académie Française. Il y est rapporté que Corneille ayant dans sa première jeunesse fait une pièce un peu licencieuse, intitulée L'Occasion perdue recouvrée [sic], l'avait toujours tenue fort secrète, mais qu'en 1650 plus ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le Chancelier Séguier, Protecteur alors de l'Académie surpris d'apprendre que ces stances peu édifiantes dont la première commence un jour le malheureux Lysandre, étaient de Corneille, le manda, et après lui avoir fait une douce réprimande, lui dit qu'il le voulait mener à confesse; que l'ayant mené de ce pas au P. Paulin Tierçaire du couvent de Nazareth, le Confesseur ordonna par forme de pénitence à Corneille de mettre en vers français le premier livre de L'Imitation : ce premier livre étant achevé, la Reine Anne d'Autriche, à qui le Poète le présenta, en fut si contente l'ayant lu, qu'elle lui demanda le second, ensuite de quoi, dans une dangereuse maladie, qu'il eut quelque temps après il promit le reste et le donna. (Jugements des savants de Baillet, tome V, p.359, note 1)

On remarque que, malgré les nuances apportées à cette histoire dans un souci de vraisemblance chronologique, La Monnoye renvoie à une seule source, celle du Carpenteriana, qu'il a lu avant qu'il soit édité (il devait l'être deux ans plus tard). Les aménagements chronologiques ont donc été inventés par La Monnoye. Passionnante leçon pour nous, qui nous permet de mesurer comment une anecdote issue d'une source unique peut évoluer petit à petit et s'enrichir d'éléments issus de l'imagination de ceux qui la reproduisent.

Tout cela a été démonté dès le lendemain de la publication du Carpenteriana par le rédacteur du Journal de Trévoux (Mémoire pour l'histoire des sciences et des beaux arts, décembre 1724), qui avait pris la peine d'aller consulter le Registre des libraires et y avait découvert le nom de Cantenac. Mais cela n'a pas suffi à l'érudit Paul Lacroix, plus connu sous le nom du Bibliophile Jacob : c'est sous le nom de Corneille qu'il publia ce petit texte en 1862, et même s'il eut l'honnêteté de reproduire l'intégralité des objections du journal de Trévoux, il se lança dans un commentaire d'une telle longueur qu'il submergea les objections pour fonder sa propre attribution sur la version de La Monnoye, puisque celui-ci, on l'a vu, avait inventé des dates cohérentes.

Il va sans dire que les spécialistes de Corneille contemporains du Bibliophile Jacob, aussi bien Marty-Laveaux, l'éditeur de ses Œuvres dans l'édition des "Grands Écrivains de la France", que Picot dans sa Bibliographie cornélienne ont à leur tour facilement réfuté cette attribution fantaisiste.

Même Frédéric Lachèvre, l'ultime (et navré) confident des fausses découvertes du malheureux Louÿs, a pris la peine de réfuter à son tour cette attribution ("L'Occasion perdue est-elle de Cantenac ou de Corneille?, Bulletin du Bibliophile, 1932, p.103-111, 175-179, 208-210).

Il est d'autant plus navrant que les disciples de Louÿs en viennent à ce point de rage désinformatrice qu'ils se croient contraints de ressortir au XXIe siècle cette sotte attribution à laquelle presque personne n'a jamais accordé crédit.

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Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Corneille (chap. 2)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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