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Les textes de l’abbé d’Aubignac.


On sait que les disciples de Louÿs ne veulent pas entendre parler de l’abbé d’Aubignac puisque dans sa Quatrième Dissertation (1663), il se moque du fait que Corneille a frondé L’École des femmes de Molière dans laquelle celui-ci avait ironisé sur les prétentions nobiliaires des frères Corneille (voir: Textes mentionnant sans ambiguïté une hostilité de Corneille envers Molière). S’ils finissent par être obligés d’en parler, ils font comme tous les adeptes des raisonnements négationnistes en le disqualifiant sous l’appellation de faux-témoin et donc en récusant son témoignage. Mais, comme ils ne sont pas à une contradiction près, ils vont ensuite chercher dans la même Quatrième Dissertation des morceaux de phrase qu’ils mettent au service de leur thèse.

Voici comment les disciples de Louÿs procèdent en démembrant le texte de d’Aubignac:

a- Corneille et les «histrions».

On va voir ci-dessous que d’Aubignac reproche à Corneille de s’être «abandonné à une vile dépendance des histrions». Or les disciples de Louÿs prétendent que le terme d’histrions désignerait les bouffons de profession — ce qui est faux, comme on le lira ci-dessous — de façon à en déduire que d’Aubignac accuse Corneille d’avoir écrit les pièces de Molière, dans la mesure où (selon la nouvelle théorie inventée par les disciples de Louÿs) Molière aurait été officiellement le bouffon de Louis XIV.

Or, concernant le terme d’histrion, c’est d’Aubignac lui-même qui en donne le sens quelques pages plus loin dans la même Dissertation [p.144 de l’éd. orginale]: […] est un acteur de théâtre qui joue des tragédies, des comédies ou des farces». Et en 1690 le Dictionnaire universel de Furetière précisera: «On le dit quelquefois odieusement et en général de tous ceux qui ont monté sur le théâtre pour donner du plaisir au peuple, quand on les veut mépriser, ou noter d'infamie."

Pour éviter au lecteur de se perdre dans les nouvelles arguties des disciples de Louÿs, il lui suffit de lire l’intégralité du paragraphe, sans la moindre coupure (p.118 et suiv. de l’éd originale):

[NB pour une bonne intelligence du texte ci-dessous, on prendra garde que personniers signifie «associés» / que Libraire du Palais désigne les libraires spécialisé dans la publication des «nouveautés» et particulièrement ceux qui font imprimer les pièces de théâtre / que Comédie désigne en général une Pièce de théâtre / que l’expression donne quelque chose à la complaisance de ses amis signifie "s’en remettre au jugement amical des quelques personnes auxquelles il soumettra ses vers" [c’est le sujet de l’acte II du Misanthrope, de la dispute entre Alceste et Oronte et de la haine manifestée par Alceste envers «la complaisance»].

A quoi pensiez-vous, M. de Corneille, d’avoir rebattu tant de fois que l’envie m’a fait soulever contre vous? avons-nous jamais eu même emploi? vous êtes Poète et Poète de Théâtre, vous vous êtes abandonné à une vile dépendance des Histrions, votre commerce ordinaire n’est qu’avec leurs portiers, et vos personniers ne sont que des Libraires du Palais. Voilà certainement un joli métier pour me faire envie. Non, non, M. de Corneille, faites tant de Comédies qu’il vous plaira, je n’en serai point jaloux et je m’en divertirai toujours, mais je me réserverai le droit d’en juger selon que vous me plairez ou que vous me déplairez. Il y a bien de la différence entre un honnête homme qui fait des vers, et un Poète en titre d’office; le premier s’occupe pour le divertissement de son esprit, et l’autre travaille pour l’établissement de sa fortune; le premier ne se met guère en peine si ses vers sont bons ou mauvais, il donne quelque chose à la complaisance de ses amis, et ne se fâche point qu’un autre en fasse plus ou de meilleurs que lui. Mais le Poète qui fait profession de fournir le Théâtre et d’entretenir durant toute sa vie la satisfaction des Bourgeois, ne peut souffrir de compagnon. Il y a longtemps qu’Aristophane l’a dit: il se ronge de chagrin quand un seul poème occupe Paris durant plusieurs mois, et L’École des Maris et celles des femmes sont les trophées de Miltiade qui empêchent Thémistocle de dormir? Nous en avons su quelque chose, et les vers que M. des Préaux [Boileau] a fait sur la dernière Pièce de M. de Molière, nous en ont assez appris. Corrigez-vous donc M. de Corneille de cette envie, et ne l’imputez pas à ceux qui n’ont jamais pensé par raison ni par intérêt de s’opposer ni à votre qualité ni à vos prétentions; la gloire que vous aurez d’être un bon Poète ne m’ôte rien, le mépris qu’on pourrait faire ne vos œuvres ne me donne rien, vos richesses ne m’appauvriront pas et votre pauvreté ne m’enrichirait pas. Il faudrait avoir perdu le sens aussi bien que vous pour être en mauvaise humeur du gain que vous pouvez tirer de vos veilles et de vos empressements auprès des Histrions et des Libraires.

On voit que dans ce texte d’Aubignac ne laisse nullement entendre que Corneille se serait associé avec Molière. Bien au contraire!

1) Si d’Aubignac accuse Corneille d’être un auteur de profession («Poète en titre d’office») qui dépend des comédiens qui le rétribuent en achetant ses pièces pour les monter («histrions») et des éditeurs qui le rétribuent une deuxième fois en achetant à leur tour ses pièces pour les publier («libraires du palais»), c’est parce qu’il joue sur la distinction, capitale à cette époque, entre l’honnête homme et le poète de profession, qui sera notamment reprise par Pierre Nicole dans sa préface à un Recueil de poésies chrétiennes et diverses paru en 1671: l’honnête homme, lorsqu’il fait des vers, ne doit en faire qu’en dilettante, comme un passe-temps ; en faire contre rétribution et y consacrer tout son temps, c’est en faire profession, et "le nom de ridicule et misérable auteur" est indigne d’un honnête homme. Telle est donc la différence entre lui, d’Aubignac, qui se désigne comme un honnête homme, et le laborieux Corneille qui n’écrit que pour s’enrichir.

2) Concernant les comédiens («histrions»), le texte de d’Aubignac vise l’ensemble des comédiens; mais tous les lecteurs de ce texte savaient parfaitement qu’à l’heure où d’Aubignac écrivait (1663) les seuls «histrions» auxquels Corneille vendait ses pièces depuis son retour au théâtre (1659) étaient les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne (Œdipe [1659], Sophonisbe [1663]) et du Marais (La Conquête de la Toison d’or [1661], Sertorius [1662]). D’un rapprochement avec Molière et ses compagnons, il ne pouvait être question: jusqu’à Attila (1667), première vente d’une pièce de Corneille à la troupe du Palais-Royal, celle-ci se contentait de reprises des pièces de Corneille qui ne rapportaient rien à celui-ci.

3) S’il l’accuse «d’entretenir durant toute sa vie la satisfaction des Bourgeois», ce n’est nullement une référence au public du seul Molière; c’est parce que comme le révèlent plusieurs des textes que nous avons cités — préface de La Cocue imaginaire et extrait de Zélinde de Donneau de Visé — les bourgeois sont ceux qui occupent majoritairement le parterre de TOUS les théâtres parisiens et pas seulement du théâtre de Molière! On en a la confirmation dans cette même Dissertation de d’Aubignac, aux pages 133-134 de l’édition originale: d’Aubignac s’y moque du «petit Corneille» (Thomas Corneille) qu’il présente comme un médiocre exécutant qui travaille sur le sujets proposés par le grand Corneille:

Puisse le Dieu des Muses vous inspirer si bien pour les lui donner bons, qu’il les exécute mieux que par le passé, et qu’il n’apporte plus sur la Scène des Camma, des Démétrius et d’autres semblables pièces qui n’ont été que des escroqueries pour nos Bourgeois.

On comprend donc que, une fois de plus, d’Aubignac cherche à rabaisser l’orgueilleux Corneille qui se laissait qualifier de «plus grand poète du monde» (liste des gratifications royales, 1663): pour lui, Corneille n’est qu’un vulgaire poète de théâtre dont le seul public fidèle est le public vulgaire du parterre.

4) Inversement, il se moque hautement de la jalousie de Corneille envers les autres auteurs de théâtre qui rencontrent du succès, et particulièrement envers Molière qui enchaîne les triomphes, en particulier les deux derniers, L’École des Maris et L’École des femmes empêchent Corneille de dormir. Il faut être un adepte de la désinformation pour vouloir lire dans ce passage l’indice que d’Aubignac reprochait à Corneille d’écrire les pièces de Molière!!!

b- Corneille, les bourgeois et les filous. Les disciples de Louÿs s’attardent aussi sur cette phrase qui figure dans la péroraison de sa Dissertation (éd. originale, p. 184):

Je suis assez convaincu que je suis pas tant connu que vous, mais je sais bien que je suis mieux connu: On vous connaît pour un Poète qui sert depuis longtemps au divertissement des Bourgeois de la rue Saint-Denis et des Filous du Marais, et c’est tout.

Sous prétexte que Donneau de Visé fait dire à un personnage de sa Zélinde que lui et ses amis bourgeois de la rue Saint-Denis vont voir les pièces de Molière, les disciples de Louÿs veulent lire dans cette phrase l’indice que Corneille écrit les pièces de Molière. Malheureusement, ils négligent la 2e partie de la phrase, «les filous du Marais», qui permet de comprendre que d’Aubignac ne vise justement pas Molière: il vise ici encore les deux quartiers où sont situés les deux théâtres parisiens qui créent les pièces de Corneille, l’Hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil, dans le quartier des Halles, et le théâtre du Marais, rue Vieille-du-Temple, dans le Marais. Voilà, nous dit d’Aubignac, de quelle population est connu le célèbre Corneille: ni l’aristocratie, ni la haute bourgeoisie raffinée (qui occupent les loges et les places de scène), mais la bourgeoisie marchande à l’Hôtel de Bourgogne et la faune interlope qui hante le quartier du Marais. Une fois de plus, de Molière, il n’est nullement question.

c- Corneille et Mascarille.

Un peu plus haut dans la même Dissertation (p.141 de l’éd. originale), d’Aubignac ne laisse nullement entendre que Corneille serait Mascarille donc Molière: il explique que Corneille se comporte comme «le Marquis de Mascarille», c’est-à-dire comme le personnage ridicule des Précieuses ridicules, ce qui est tout à fait différent.

J’avais cru, comme beaucoup d’autres, que vous étiez le Poète de La Critique de L’École des femmes, et que M. Lysidas était un nom déguisé, comme celui de M. de Corneille, mais tout le monde est trompé car vous êtes sans doute le Marquis de Mascarille, qui parle toujours, piaille toujours, ricane toujours, et ne dit jamais rien qui vaille; et vous vous êtes fort bien conservé ce caractère, comme vous étant propre dans votre Défense, où néanmoins vous n’avez fait que répéter vos vers et ma prose, jusqu’à deux pages entières d’une seule allégation, comme un excellent moyen de faire.

On voit que l’interprétation des disciples de Louÿs, une fois de plus, déforme complètement le texte. Ce n’est pas parce que les ennemis de Molière le surnomment volontiers Mascarille — parce que Molière a commencé par se rendre célèbre en incarnant à trois reprises un valet portant ce nom (L’Étourdi, Le Dépit amoureux, Les Précieuses ridicules) — qu’il y a le moindre lien entre ce surnom et la charge de d’Aubignac.

1) d’Aubignac commence par rappeler que certains ont pensé que dans La Critique de L’École des femmes Molière avait caricaturé Corneille (d’autres y ont vu plutôt Thomas Corneille) à travers la figure du poète pédant «M. Lysidas». Le fait est indéniable, et c’est une preuve de plus que les relations entre Molière et les Corneille étaient, de notoriété publique, peu amènes.

2) cela posé, d’Aubignac franchit une étape dans la polémique: il existe un personnage plus ridicule encore que M. Lysidas, c’est «le Marquis de Mascarille» des Précieuses ridicules, extraordinaire figure burlesque qui, effectivement, caquette, piaille et ricane. Autrement dit, rabaisser Corneille à la hauteur d’un des personnages les plus ridicules et les plus comiques du théâtre contemporaine constitue pour d’Aubignac l’arme suprême de la polémique contre Corneille.

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