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Louÿs et le compte capricieux des syllabes.


Texte intitulé «Les deux textes de Psyché», paru dans Comoedia, 9 novembre 1919.

On peut lire à la fin de ce texte:

Et voici enfin une dernière page que je n’oserais signer Pierre Corneille, même si Molière ne le disait pas. Mais il le dit.

"J’aimais un Dieu, j’en étais adorée,
Mon bonheur redoublait de moment en moment,
Et je me vois seule, éplorée,
Au milieu d’un Désert, où pour accablement,
Et confuse, et désespérée,
Je sens croître l’amour, quand j’ai perdu l’Amant.
Le souvenir m’en charme et m’empoisonne,
Sa douceur tyrannise un cœur infortuné
[“ici manque un vers de huit pieds”, précise Louÿs]
Qu’aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné.
Ô Ciel! quand l’Amour m’abandonne,
Pourquoi me laisse-t-il l’amour qu’il m’a donné?"

Dans la seconde strophe, il manque un vers de Corneille. Molière a oublié de le copier. Puis relisant la copie qui ne signifiait plus rien, il a refait le vers suivant. Cela se voit.
Je le demande à tous ceux qui entendront ce soir Psyché. Je le demande aux femmes, aux poètes : Ne sentez-vous pas là deux âmes et deux styles sans contact?

On voit comment Louÿs a procédé pour faire coller ses désirs à la réalité.

- Tout d’abord il a détaché deux passages d’un monologue qui en contient sept.

- Ensuite il s'est appliqué à un décompte des syllabes («les pieds») et il a cru que le vers «Le souvenir m’en charme et m’empoisonne» était un vers de huit syllabes (alors qu’il s’agit d’un vers de dix syllabes !)

- Du coup, il en est venu à croire que l’ensemble jouait sur une alternance de vers de huit et de douze syllabes.

- Du coup, il a postulé qu’à la place du vers «Qu’aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné» (vers de douze syllabes) aurait dû se trouver un vers de huit syllabes.

- Il en a donc déduit que Molière avait oublié ce vers de huit syllabes et qu’il a introduit un vers de douze syllabes de son cru : «cela se voit», affirme-t-il.

Pour juger de la «clairvoyance» de Louÿs, il faut donc examiner l’ensemble du monologue (sc. IV, 4), que voici (pour plus de clarté nous avons séparé les phrases ou groupements de phrases par ces blancs):

Cruel Destin! funeste inquiétude! 10
Fatale curiosité! 8
Qu’avez-vous fait, affreuse Solitude, 10
De toute ma félicité? 8

J’aimais un Dieu, j’en étais adorée, 10
Mon bonheur redoublait de moment en moment, 12
Et je me vois seule, éplorée, 8
Au milieu d’un Désert, où pour accablement, 12
Et confuse, et désespérée, 8
Je sens croître l’amour, quand j’ai perdu l’Amant. 12

Le souvenir m’en charme et m’empoisonne, 10
Sa douceur tyrannise un cœur infortuné 12
Qu’aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné.12
Ô Ciel! quand l’Amour m’abandonne, 8
Pourquoi me laisse-t-il l’amour qu’il m’a donné? 12

Source de tous les biens inépuisable et pure, 12
Maître des Hommes et des Dieux, 8
Cher Auteur des maux que j’endure, 8
Êtes-vous pour jamais disparu de mes yeux? 12

Je vous en ai banni moi-même, 8
Dans un excès d’amour, dans un bonheur extrême, 12
D’un indigne soupçon mon cœur s’est alarmé; 12
Cœur ingrat, tu n’avais qu’un feu mal allumé, 12
Et l’on ne peut vouloir du moment que l’on aime, 12
Que ce que veut l’Objet aimé. 8

Mourons, c’est le parti qui seul me reste à suivre, 12
Après la perte que je fais. 8
Pour qui, grands Dieux, voudrais-je vivre, 8
Et pour qui former des souhaits? 8

Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables, 12
Ensevelis mon crime dans tes flots, 10
Et pour finir des maux si déplorables, 10
Laisse-moi dans ton lit assurer mon repos. 12

On voit que Corneille s’est autorisé toutes les combinaisons possibles entre vers de huit, dix et douze syllabes. Et que donc l’affirmation de Louÿs selon laquelle il y aurait dû y avoir un vers de huit syllabes à la place de «Qu’aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné» est sans aucun fondement.

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Chapitre en cours: Style, langue, syntaxe, versification (chap. 1)

Partie en cours: Le témoignage des textes (Troisième Partie)




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