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Louÿs et son interprétation romantique du vers classique.


Louÿs a appris à faire des vers en lisant Hugo, son poète préféré avant qu’il découvre Corneille, et en s’instruisant dans les traités de prosodie qui ont fleuri au XIXe siècle. Ce qui l’a conduit à interpréter l’alexandrin classique selon des lectures romantiques. (dans les exemples suivant, on rappellera que Louÿs dit toujours «pied» là où nous disons aujourd’hui «syllabe»)

(texte reproduit par Goujon-Lefrère dans leur Ote-moi d'un doute. L'énigme Corneille-Molière,Fayard, 2006, p.325)

Vous m’avez ravi en demandant pour preuve un «tic» littéraire.
Ce «tic» de Corneille, c’est le déplacement du verbe, selon qu’il écrit par rhétorique ou par passion.
Instinctivement, Corneille dit «Je» au pied:
Ils demandent le chef. JE me nomme. Ils se rendent. (Le Cid)
Tu t’abuses Jason. JE suis encor moi-même. (Médée)
Adore-les ou meurs! — JE suis chrétien. Etc (Polyeucte)
Il n’hésite pas à reculer la césure au 7e pied pour placer un verbe monosyllabique ou suivi d’une muette, quand il crie son alexandrin:
Amour! qui doit ici vaincre / de vous ou d’elle? (Rodogune)
Le rythme du XIe est fréquent chez Corneille. — et on le retrouve trois fois dans un seul discours d’Alceste:
À peine pouvez-vous dire / comme il se nomme
… Votre chaleur pour lui tombe / en vous séparant…
… Je m’irais, de regret pendre / tout à l’instant.

Commentaire.

1. Ce qu’il appelle dire «Je» au pied se retrouve chez nombre de contemporains.

Exemples: Tristan L’Hermite, La Mort de Sénèque, acte V, scène 1 (pièce créée justement par L’Illustre Théâtre de Molière et des Béjart):

Moi je m’en souviendrai? Je veux qu’on se souvienne
Qu’il ne fut point d’amour comparable à la mienne.

Quelques vers plus loin:

Ah! ne meurs point si tôt. — Je ne saurais plus vivre.
Vis pour me contenter. — Je mourrai pour vous suivre.

2. Reculer la césure au septième pied est un non sens dans le cadre de l’alexandrin classique. (Sur cette question, voir l’important et récent ouvrage de G. Peureux, La Fabrique du vers, Seuil, 2009). Comme nous le disions, Louÿs projette sur les vers de Corneille et de Molière sa conception rythmique héritée de la prosodie romantique.

Ainsi le vers de Rodogune obéit comme tous les alexandrins classiques au découpage 6 + 6 (nous respectons la ponctuation originale):

Amour, qui doit ici / vaincre de vous, ou d’elle? (I, 3, v.148)

De même les vers du Misanthrope prononcés par le personnage d’Alceste sont très régulièrement coupés à la fin du premier hémistiche et la césure tombe bel et bien après la sixième syllabe:

À peine pouvez-vous / dire comme il se nomme
… Votre chaleur pour lui / tombe en vous séparant…
… Je m’irais, de regret / pendre tout à l’instant.»

Autrement dit, il n’y a aucun «tic» de Corneille sur ce plan. Et ce «tic» ne se retrouve pas dans les pièces de Molière. Il s’agit en fait d’un «tic de lecture» (ou de scansion) propre à Pierre Louÿs.

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