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Molière, Corneille et le style d'époque


0. Position du problème: Pierre Louÿs, ou de la sensation à l'intuition et de l'intuition à la certitude

Dans une lettre adressée à Frédéric Lachèvre le 9 mai 1921 (publiée par Frédéric Lachèvre dans Broutilles [1938]), Louÿs commençait ainsi:

Cher Monsieur,
Les premiers vers moliéresques où j’ai reconnu la voix et le «jeu» de Corneille, - les voici:
Ce moi qui le seul moi veut être
Ce moi de moi-même jaloux,
Enfin ce moi, qui suis chez nous,
Ce moi qui s’est montré mon maître
Etc…, etc…

L’auteur réussit quarante fois le dédoublement inimitable, lui seul a pu écrire de Richelieu:
Il n’est jamais ce qu’il feint d’être

…………………………………..

C’est lui sans que ce soit lui-même,
Sans masque il est toujours masqué.

Corneille est le seul écrivain qui réussisse – non pas une fois mais indéfiniment la prestidigitation de sa métamorphose.
On pourrait presque dire que son théâtre a deux protagonistes: «Je» et «Moi».»

On saisit comment Louÿs passait de la sensation à la certitude: étant entendu qu’à ses yeux le théâtre de Corneille était un «théâtre du moi» (c’est ce qu’on apprenait au lycée au XIXe siècle), les vers d’Amphitryon (II, 1, v. 814 et suiv.) dans lesquels Molière joue avec le moi ne peuvent avoir été écrits que par Corneille, et en aucun cas par Molière, auteur «officiel» d’Amphitryon.

1. Se méfier des intuitions et comparer ce qui est comparable

Ayant donc transformé son intuition en certitude (fondée, il est vrai, sur un solide mépris pour le comédien Molière), Louÿs s'est aussitôt persuadé que les vers d’Amphitryon qui l'avaient si fortement impressionnés (II, 1, v. 814 et suiv.) étaient de Corneille, donc que l'ensemble de cette comédie était de Corneille, et donc que l'essentiel du théâtre de Molière était par conséquent dû à Corneille.

On aurait attendu de quelqu'un qui osait proposer une remise en cause aussi révolutionnaire de l'auctorialité de Molière qu'il assure ses arrières et s'extraie de la relation triangulaire qu'il venait d'instaurer (Louÿs-Corneille-Molière) pour éprouver la validité de ses intuitions en examinant le reste du théâtre du XVIIe siècle.

Or, s’il l’avait fait, il aurait découvert que les vers en question d’Amphitryon, loin de refléter «la voix et le “jeu” de Corneille», avaient été imités par Molière d’après Les Sosies, brillante adaptation de l'Amphitryon de Plaute par Rotrou, où l’on peut lire dans la même situation:

AMPHITRYON
Et qui t’en a chassé?

SOSIE
Moi, ne vous dis-je pas?
Moi, que j’ai rencontré, moi qui suis sur la porte,
Moi, qui me suis moi-même ajusté de la sorte,
Moi, qui me suis chargé d’une grêle de coups,
Ce moi, qui m’a parlé, ce moi qui suis chez vous.
(Rotrou, Les Sosies, II, 1, v. 586-590)

Le prétendu "moi" de Corneille qu'a reconnu Louÿs dans le passage adapté par Molière est donc en fait la résultante de l'effet comique fondamental sur lequel doit reposer toute bonne histoire de sosie: la remise en cause du moi par l'existence d'un autre moi. Effet comique d'autant plus fondamental dans la version transmise par Plaute, que le faux Sosie (le dieu Mercure) donne des coups de bâton au vrai Sosie pour lui faire avouer qu'il n'est pas le vrai Sosie et que la place de son moi a été prise par un autre moi.

Le pire est que Louÿs connaissait l'existence des Sosies de Rotrou qui avaient été créés au début de 1637 en même temps que Le Cid! Il en avait même tiré une partie de son raisonnement: c'est parce que le succès des Sosies avait fait de l'ombre à celui du Cid, écrivait-il, que Corneille avait décidé d'écrire à son tour un jour un Amphitryon de son cru. Il estimait même que Corneille l'avait écrit dès 1650, puisque dans un texte où il parle de sa "comédie héroïque" de Don Sanche d'Aragon il fait allusion à l'Amphitryon de Plaute. Inutile de dire que rien dans tous les textes contemporains ne permet de penser que Les Sosies, qui ont certes connu un honnête succès, ont fait le moindre ombrage au triomphe du Cid (et encore moins que Corneille en aurait été meurtri); inutile de dire aussi que si Corneille a parlé de l'Amphitryon de Plaute, c'est simplement parce que celui-ci avait plaisamment nommé sa pièce tragi-comédie et que Corneille cherchait à définir la "comédie héroïque" par rapport aux autres genres dramatiques, en particulier la comédie et la tragi-comédie, le texte ne faisant aucune allusion à la pièce elle-même, ni à Rotrou, ni encore moins à quelque projet personnel relatif au sujet d'Amphitryon. Bref, Louÿs connaissait l'existence des Sosies, mais il n'est pas allé lire la comédie de Rotrou pour voir comment il avait lui-même traité le récit des deux "moi".

Faut-il conclure? L'aveu sans fard de Pierre Louÿs à son ami Lachèvre révèle que toute la "théorie Corneille" échafaudée par le poète reposait à la fois sur une ignorance totale des présupposés esthétiques de la création littéraire au XVIIe siècle — en bon héritier du romantisme il estimait que l'enjeu de la création artistique c'est le moi et l'idée d'imitation créatrice lui était absolument étrangère —, sur une absente totale de distance critique et sur une incapacité totale à regarder à côté du sillon obsessionnel qu'il avait une fois pour toutes tracé pour voir si la prétendue conception du moi cornélien ne se retrouvait pas aussi ailleurs...

Non pas qu'il n'ait pas eu sous la main une grande quantité de textes du XVIIe siècle: son biographe Jean-Paul Goujon, cherchant encore et toujours à prouver que son héros avait toujours raison, affirme que "la quantité de textes souvent peu connus, que Louÿs avait lus, crayon en main, a quelque chose de vertigineux" (Ôte-moi d'un doute. L'énigme Corneille-Molière, p.318-319). Accordons à J.-P. Goujon que certainement à une certaine époque de sa vie Louÿs avait beaucoup lu et annoté. À l'époque où il s'était lancé dans sa "théorie Corneille", il ne voulait surtout plus relire les textes du XVIIe siècle, et s'il lui arrivait de s'y replonger, c'était uniquement pour chercher à y retrouver le style de Corneille et pour prouver qu'au-delà de Molière Corneille avait écrit, secrètement, quantité de textes assumés par d'autres.

2. Le style d'époque, et non le style de Corneille

Le même biographe de Louÿs, dans le livre qu'il consacre à prouver la parfaite lucidité de son héros, insiste sur le fait que Louÿs avait su reconnaître chez Molière les constantes de l'écriture de Corneille (Ôte-moi d'un doute p. 321 et suiv). Il cite ainsi une série de vers de L’Étourdi particulièrement révélateurs selon Louÿs des constantes de l’écriture cornélienne:

Nous verrons, de nous deux, qui pourra l’emporter… (1)

Que de ce fol amour la fatale puissance (2)
Vous soustrait au devoir de votre obéissance… (3)

Ôter aux jeunes gens les plaisirs de la vie… (4)

Ah! que le ciel m’oblige en offrant à ma vue (5)
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue…» (6)

On constate une fois de plus que Louÿs s’est contenté d'effectuer des rapprochements à partir de ses connaissances de Corneille et de Molière. Jamais il ne s’est posé la question de savoir comment écrivaient leurs contemporains qu’il semble n’avoir lu que distraitement. Mais il est vrai que la lecture attentive des contemporains aurait ruiné sa thèse — à moins que (et c’est bien ce que dans sa folie il s’est mis progressivement à faire) il ait estimé que Corneille avait aussi écrit la plupart des œuvres du XVIIe siècle. Son disciple informaticien, D. Labbé, fera exactement la même chose lorsqu’il se contentera au début des années 2000 de fournir à son ordinateur les pièces de Corneille et de Molière, négligeant toute la production comique (considérable) de la même époque.

Or, ce que Louÿs appelle « les constantes d’écriture de Corneille » qu’il retrouve chez Molière, sont en fait des constantes d’écriture de l’époque, puisqu’on les retrouve non pas chez Corneille (!!!), mais chez des auteurs dramatiques de la même période.

Ainsi :

Premier vers cité:

On trouve dans Le Parasite, comédie de Tristan l’Hermite publiée en 1654, le vers suivant (acte V, scène 6):

Nous verrons de nous deux à qui l’emportera.

Faut-il rappeler que Tristan l’Hermite fit créer plusieurs de ses pièces en 1644-1645 par la troupe de l’Illustre Théâtre (son frère François avait épousé une comédienne et suivit la troupe dans ses pérégrinations provinciales)? Même revenus à Paris, à partir de 1658, Molière et sa troupe continueront de jouer des pièces de Tristan, en particulier La Mariane et La Mort de Chrispe

Pour les second et troisième vers cités:

Lisons un extrait d'Alaric ou la Rome vaincue, épopée de Georges de Scudéry publiée en 1656:

De là poussant plus loin sa fortune invincible,
À qui rien ne résiste, à qui tout est possible,
Le Rhin, le fameux Rhin sentira ses efforts,
Verra ce Conquérant occuper ses deux Bords, 

Affermir en ces lieux sa fatale puissance,
Et passant sur ses flots, Triompher de Mayence. (p.348 de l’éd. de 1655)

Quatrième vers cité:

Lisons un extrait d’un Recueil de quelques pièces galantes tant en prose qu’en vers, publié par Paul Tallemant en 1663:

Vous qui cherchez d’un amoureux désir
À goûter ici-bas les plaisirs de la vie,
Abordez en ce lieu pour passer votre envie,
Sans l’Amour il n’est point de solide plaisir.

Cinquième et sixième vers cités:

On trouvait déjà le sixième vers, à l'identique, dans deux comédies récentes, Don Bertrand de Cigarral (comédie de Thomas Corneille créée vers 1650, publiée en 1652 et qui figurait au répertoire de la troupe de Molière) et Florimonde de Rotrou (publiée, posthume, en 1655).

On pourrait ainsi continuer à l’infini.

On s'en tiendra à un dernier exemple.

Louÿs prétend reconnaître tel trait du Matamore de Corneille (L’Illusion comique) dans l’une des pièces de Molière. Faut-il donc en déduire que Corneille a écrit cette pièce de Molière ? Avant de se lancer dans cette déduction audacieuse, il convient d’avoir à l’esprit que, selon les indications fournies par le Registre de La Grange, Molière et sa troupe ont joué de nombreuses fois Les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin. Or non seulement l’un des principaux personnages des Visionnaires est le capitan ridicule Artabaze, mais la pièce s’ouvre même par un long monologue de ce personnage:

Je suis l’amour du Ciel, et l’effroi de la terre,
L’ennemi de la paix, le foudre de la guerre,
Des dames le désir, des maris la terreur,
Et je traîne avec moi le carnage et l’horreur…

Mais il est vrai que Pierre Louÿs, emporté dans son délire attributif, a cru reconnaître Corneille derrière Les Visionnaires

Plus sérieusement, on conclura qu’il est vain de tenter de retrouver la main de Corneille derrière des expressions qui font penser à un discours de soldat fanfaron. D’une part, le discours (thèmes, lexique, tournures) d’un personnage-type comme le soldat fanfaron est le plus codé de tous les discours de personnages comiques (voir l’ouvrage de Robert Garapon, La Fantaisie verbale et le comique). D’autre part, du fait qu’il s’agit d’un personnage-type, il est présent dans de nombreuses comédies et tragi-comédies contemporaines. Ainsi trouve-t-on un soldat fanfaron dans Le Parasite de Tristan l’Hermite, comédie que Molière connaissait particulièrement bien puisque, justement, il lui a emprunté un vers dans son Étourdi, comme on l’a vu ci-dessus. Faudrait-il en conclure que Corneille aurait aussi écrit les pièces de Tristan l’Hermite ?

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