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Parentés lexicales.


Dès les premiers vers des Fâcheux, Louÿs reconnaissait le lexique même de Corneille:

Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de Fâcheux toujours assassiné!

«Dès le troisième mot et dès la première rime, le personnage en scène parle de son “astre” et se dit “assassiné” (Goujon 285)

Commentaire. L’emploi de «assassiné» en un sens figuré par un personnage qui se dit «assassiné» ne se trouve nulle part chez Corneille. Tout au plus trouve-on dans La Veuve une femme qui dit de ses galants: «leur discours m’assassine» (I, 6).

Pour ce qui est de la formule "Sous quel astre", on la trouve effectivement chez Corneille:

Hélas et sous quel astre, ô ciel, m’as-tu formée!
Si je dois grâce aux dieux de ce qu’ils ont permis
Que je rencontre ici mes plus grands ennemis
Corneille, La Mort de Pompée.

Seulement, comme toujours, Louÿs s'est abstenu d'aller voir chez les contemporains de Corneille si l'on retrouve cette formule. Évidemment on la retrouve:

Sous quel Astre cruel ay-je receu la vie
Pour me la voir de honte et de douleur ravie?
Quels Dieux ai-je offensés avecque tant d’excès
Qui donnent à mes vœux de si mauvais succès?
Quelle Etoile maligne influant les misères,
Et mêlant du poison dans les choses prospères
A changé si soudain l’état de mon bonheur
Me ravissant le bien, le crédit et l’honneur?
Tristan l’Hermite, La Folie du Sage, tragi-comédie, 1645

Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
Le malheureux objet d’une si tendre amour ?
Racine, Mithridate

Les disciples de Louÿs ont tenté à leur tour de mettre au jour des parentés lexicales, affirmant de la même manière que Corneille et Molière étaient les seuls à faire tel ou tel emploi d’un même terme.

Ainsi un disciple de Louÿs qui se cachait naguère sous le nom de François Vergnaud et dont H. Wouters a cité les principales conclusions dans son livre Molière ou l’auteur imaginaire, affirmait qu’il y a des expressions et des termes qui ne se trouvent que chez Corneille et chez Molière, à l’exclusion de tout autre auteur. Ce serait le cas, entre autres, du verbe rapaiser qui, selon Vergnaud, serait un néologisme forgé par Corneille, et dont la reprise chez Molière témoignerait qu’il s’agit bel et bien d’un même auteur. Malheureusement pour Vergnaud, son approche est aussi peu scientifique que celle de son maître Louÿs et des autres disciples de Louÿs.

Il suffit d’ouvrir la préface du premier grand livre scientifique sur la langue de Corneille, dû à Ch. Marty-Laveaux (Lexique de la langue de P. Corneille. Avec une introduction grammaticale, Hachette, 1868) pour lire les mots suivants (p.xiv):

Corneille sut fort bien distinguer ce qu'il y avait de réellement précieux parmi tant de richesses décevantes, et fit entrer pour jamais dans le vocabulaire tragique un grand nombre d'expressions qui faisaient partie du bagage des poètes qui l'avaient précédé. Telles sont, par exemple, les suivantes : ma chère dme, le conseil en est pris, détruire que/qu'un, déplorable appliqué aux personnes, amollir pour attendrir, chatouiller, c/iêtif, heureusement employés au figuré, ennui pour chagrin, courage pour cœur, douteux, lorsqu'il est question de l'esprit et de ses incertitudes. Telle est encore cette tournure, tant attaquée par Voltaire, et qui consiste à s'adresser à son âme, à son cœur, à son esprit; la voici dans les Amours de Ronsard:
Fuyons, mon coeur, fuyons, que mon pied ne s'arreste 

Vne heure en cette ville, où par l'ire des Dieux 

Sur mes vingt et vingt ans le feu de deux beaux yeux 

(Souvenir trop amer!) me foudroya la teste.
(Livre I, pièce xvi, vers I-4-)
On la retrouve dans le passage suivant de Jodelle, avec la locution : pleurez, mes yeux, dont Corneille s'est servi dans Le Cid:
Sus donc, esprit, sois soucieux:
Sus donc, sus donc, pleurez, mes jeux;
Ostez le pouuoir à la bouche
De dire le mal qui me touche. (L'Eugène, acte III, »cène in.)

Il est tout simple qu'on rencontre ainsi dans les ouvrages antérieurs à ceux de nos auteurs classiques la plupart des expressions qu'ils nous ont fait connaître et que nous avons apprises d'eux; on ne peut s'empêcher toutefois de s'en étonner au premier abord.

À distance un poète grandit de tout le prestige dont l'entoure son génie; supérieur à ses prédécesseurs, à ses contemporains, il les fait tous oublier; on ne les lit plus, on n'ouvre même pas leurs œuvres; peu à peu on se persuade, sans se le bien expliquer, qu'il a toujours été isolé sur ce piédestal où l'a placé la légitime admiration des siècles, et il passe bientôt pour n'avoir rien puisé nulle part, pour avoir tout créé, tout inventé, jusqu'à la langue qu'on parlait de son temps.
Il n'y a pas d'erreur plus profonde : en pareille matière chacun a son rôle; les gens de talent, les gens d'esprit inventent souvent des mots, des tours; les hommes de génie consacrent ceux qui sont bons, en les plaçant dans leurs chefs-d'œuvre.
[…] On pourrait du reste, sans crainte, tenir le pari de trouver ainsi un père, ou du moins un parrain, à presque tous les termes que les critiques et les commentateurs ont signalés comme nouveaux dans les œuvres des écrivains éminents.
De notre temps on s'est efforcé de nouveau de faire de Corneille un néologue, et cela, suivant toute apparence, afin d'ajouter quelque chose à sa gloire. [ici Marty-Laveaux explique qu’on a prêté à Corneille l’invention de punisseur, exorable, infélicité, captieux, impénétrable] Toutes ces assertions si formelles sont fausses : punisseur se trouve dans les tragédies de Garnier; exorable, dextérité, impénétrable figurent en 1607 dans le Thresor des deux langues française et espagnolle de César Oudin; on rencontre infélicité, dès 1530, dans la Grammaire de Palsgrave; enfin captieux qualifie le mot projet dans Juvénal des Ursins.
[…] Les substantifs en eur tirés de nos verbes, tels qu'offenseur et punisseur, ont été créés en grand nombre par les écrivains du seizième siècle; on les formait alors à volonté. Plusieurs sont définitivement entrés dans notre langue; beaucoup ont disparu dès les premières années du dix-septième siècle; d'autres, rarement employés, surprennent encore chaque fois qu'on les entend. Il en est de même de captieux et de la plupart des adjectifs de cette terminaison : tantôt tirés des adjectifs latins en osus, tantôt formés directement sur des substantifs français, ils se montrent parfois tour à tour sous deux formes, comme il arrive pour nuageux et nébuleux; dans ce cas la première a seule pénétré dans les rangs inférieurs de la société, et Tallemant des Réaux nous raconte, dans une anecdote qu'il est impossible de reproduire ici, combien le président de Chevry trouvait la seconde inquiétante dans la bouche d'une paysanne.
Quant aux réduplicatifs, on les formait, suivant le besoin, soit en parlant soit en écrivant, et il faut tenir singulièrement à donner à Corneille un grand rôle dans la création de notre vocabulaire, pour lui attribuer rapaiser, rembraser, reflatter, etc. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que les verbes composés avec entre, dont notre poète a fait grand usage, sont fort anciens dans notre langue.

Ainsi, ceux qui affirmaient au début du XIXe siècle que rapaiser ne se trouve que chez Corneille étaient pardonnables: ils écrivaient de chic, car ils ne connaissaient pas l’approche philologique et étaient nés avant Marty-Laveaux. Louÿs et ses disciples ne méritent aucune indulgence: ils ont lancé et continuent de lancer leurs affirmations gratuites alors qu’il leur suffirait de se plonger dans Lexique de la langue de P. Corneille et de lire son introduction.

Prenons un dernier exemple: le même disciple de Louÿs relève une «autre coïncidence unique»: Corneille et Molière seraient les seuls à avoir construit un néologisme (un verbe) à partir d’un patronyme. Ainsi on trouve chez Corneille: «Nous pasquinerons leurs malices» (Mélanges poétiques), tandis que 
Molière parlera de «désamphytrionner» (Amphitryon). Malheureusement, Marty-Laveaux l’avait par avance contredit: «désamphitryonner, désosier, ou tartufiée, ne peuvent être considérés comme des néologismes. Ce sont là de ces créations bouffonnes dont les poètes comiques ont toujours eu l'incontestable privilège.»

Et quelques années plus tard Charles Livet, auteur d’un très scrupuleux Lexique de la langue de Molière comparée à celle des auteurs de son temps (Paris, Imprimerie nationale, 1896) devait le confirmer, en citant les Remarques du Père Bouhours selon qui on ne pouvait se permettre d’inventer de tels mots «à moins qu’on ne le fasse en riant, comme Malherbe, qui se vantait d’avoir dégasconné la Cour» (entrée DESAMPHITRYONNER, t. II, p.59).

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