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Position du problème des affirmations de Louÿs.


Toute l’argumentation de Louÿs repose sur deux idées.

- 1ère idée: le comédien Molière ne peut avoir écrit des vers aussi subtils que ceux d’Amphitryon. L'auteur ne peut être que Corneille qui s’était justement essayé aux subtilités du vers irrégulier dans sa tragédie d’Agésilas deux ans auparavant (1666).

—> or ce que Louÿs paraît avoir alors ignoré, c’est que dès 1663 Molière en personne avait démontré avec brio l’art avec lequel il était capable de pratiquer le vers irrégulier: voir son Remerciement au Roi — dans lequel il parodie, rappelons-le, le propre Remerciement au Roi de Corneille publié quelques semaines plus tôt et composé en alexandrins (voir la page: Texte de Molière parodiant un texte de Corneille.).

- 2e idée: Corneille a donc écrit les pièces de Molière. Cela se sent à tous les grands vers qui figurent dans l’œuvre publiée sous le nom de Molière. Mais malheureusement le comédien Molière a ajouté son grain de sel, insérant ici et là des vers de son cru qui, ou bien sont mauvais, ou bien sont incorrect en français.

—> Le plus étrange, c’est que les rares personnes qui ont admiré les jugements de Louÿs n’ont pas pris conscience que ce dernier adoptait envers Molière le même point de vue que Voltaire un siècle et demi plus tôt envers Corneille!

Voici ce qu’écrivait Voltaire à propos du v.1164 de Polyeucte («Vient-il à mon secours? vient-il à ma défaite?»):

Cela n’est pas français.

Voici ce que Louÿs reproche à Molière dans Comoedia du 24 octobre 1919 :

Un seul poète d’aujourd’hui peut-il lire le monologue comédien du IVe acte:
"Ô ciel quand l’amour m’abandonne,
Pourquoi me laisse-t-il l’amour qu’il m’a donné
Mêler toutes les deux en une ?"
Voilà ce que Molière appelait un style français.
Corneille eût écrit: Les mêler.

Commentaire: Louÿs commet ici deux erreurs.

1) Le quatrième acte de Psyché n’a pas été mis en vers par Molière mais par Corneille (cette précision a été imprimée dans l'avis au lecteur de l'édition originale): le monologue du IVe acte est donc un monologue versifié par Corneille lui-même ! il ne peut s'agir en aucun cas d'un « monologue comédien ». La démonstration de Louÿs est sans objet, sauf à démontrer qu'il arrive aussi à Corneille de pouvoir être critiqué par son idolâtre Louÿs…

2) Louÿs mêle trois vers de provenance différente: les deux premiers proviennent de IV, 4 (v.1564-1565) et le 3e provient de I, 1

On saisit dans quelle confusion mentale se trouvait Louÿs lorsqu'il rédigeait les milliers de pages qu'ils considérait comme les "preuves" de sa théorie Corneille, et l'on se demande au nom de quoi quelques personnes depuis un siècle ont pu lui prêter quelque crédit.

—> De la même manière, si l'on passe du vers à la prose, on observe que Louÿs crédite de toutes les qualités les dédicaces qu'il attribue à Corneille et fait preuve d'une ironie condescendante envers celles qu'il juge écrites par Molière lui-même. Ainsi se moque-t-il de la dédicace d’Amphitryon à Condé (qu'il laisse à Molière) tout en admirant la dédicace de L’École des femmes à Madame (qui, selon lui, ne peut être que de Corneille).

Une fois de plus Louÿs se contente de juger ce qu'il a sous les yeux et se garde bien de prendre en compte l'ensemble des dédicaces rédigées par les auteurs du XVIIe siècle, et même l'ensemble des dédicaces dont Corneille fait précéder ses propres pièces. S'il l'avait fait, il aurait dû citer la navrante dédicace placée par ce dernier en tête de son Cinna, dans laquelle il célèbre les vertus du financier dont il a reçu gratification. On se contentera de citer la deuxième partie de cette adresse "À M. de Montoron" (les lecteurs pressés pourront se limiter aux deux dernières phrases):

J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes à qui vous avez donné vos premières années : ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par le désordre de nos guerres : ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile. Et certes, vous avez traité quelques-unes de nos Muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon, Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnais vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poème, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle, s'est rendu toutes les Muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obligé serviteur,

Corneille.

Oui, ce style empesé et laborieux est du Corneille ! À sa décharge, on rappellera que le genre de la dédicace imposait ses contraintes et qu'il était bien difficile de louer un financier qui n'avait pas beaucoup d'autres qualités que le fait d'être riche. Autrement dit, Corneille était capable d'écrire des dédicaces plus lourdes et plus embarrassées encore que fit Molière lorsqu'il rédigea la dédicace à Condé pour son Amphitryon. Et surtout Corneille n'a jamais été capable d'écrire des dédicaces aussi légères, élégantes et humoristiques que celle que Molière rédigea pour son L’École des femmes. N'en déplaise à Louÿs et à ses disciples.

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Partie en cours: Le témoignage des textes (Troisième Partie)




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