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Premier séjour


Automne 1643 : séjour de Molière et des Béjart à Rouen (troupe de L’Illustre Théâtre).

a- Durée du séjour.

Molière et ses compagnons ont fondé L’Illustre Théâtre le 30 juin 1643 (contrat passé devant notaire à Paris). Ils signent le 12 septembre 1643 (devant deux autres notaires parisiens) un bail pour louer une salle, en l’occurrence le «jeu de paume des Mestayers» sur la rive gauche de Paris. Le 18 septembre, ils passent (chez un autre notaire) un contrat avec un maître charpentier et un maître menuisier pour construire un "théâtre" (c’est-à-dire une scène) et des loges au jeu de paume des Métayers.

Le 31 octobre un nouvel acte passé devant notaire spécifie que les comédiens de l’Illustre Théâtre engagent des musiciens; c’est un acte par procuration, et les comédiens sont désignés comme «absents».

Le 3 novembre, ils signent chez un notaire de Rouen un acte portant procuration (en blanc) pour forcer le maître du jeu de paume des Métayers, le charpentier et le menuisier à engager les travaux programmés depuis le 12 septembre.

Le 6 décembre, ils signent chez d’autres notaires parisiens un marché pour la fourniture du bois nécessaire à la construction du théâtre au jeu de paume des Mestayers.

Seules déductions possibles:

Les comédiens avaient déjà quitté Paris le 31 octobre et l'on voit qu'ils étaient à Rouen le 3 novembre, on peut légitimement en déduire qu’ils y étaient au moins depuis une dizaine de jours, puisque la foire de Saint-Romain se déroulait à Rouen du 23 octobre à la mi-novembre. Ils ont donc pu passer trois semaines à Rouen, et peut-être donner des représentations dans d’autres villes de Normandie avant et après ce séjour, comme faisaient alors les troupes de comédiens ambulants. Le 6 décembre, ils étaient rentrés à Paris.

b- Eventuelles rencontres avec Corneille: la fausse piste du notaire.

L’acte signé par la troupe le 3 novembre 1643 devant un notaire de Rouen ne nous renseigne en rien sur d’éventuelles rencontres avec Corneille. Ce Me J. Cavé, le notaire qui signe au bas de l’acte, n’est pas connu comme étant le notaire de Corneille: aucun document du XVIIe siècle ne nous permet de l’affirmer. Rien n’interdit que Corneille ait eu pour notaire J. Cavé; rien ne permet de le croire non plus.

On constate donc que l’affaire du notaire de Rouen a donné lieu à un raisonnement circulaire:

les comédiens signent un contrat chez un notaire de Rouen, un certain J. Cavé;

donc, ont estimé les auteurs de biographies romancées du XIXe siècle, ce J. Cavé devait être le notaire de Corneille;

de cette invention romanesque, les héritiers de Pierre Louÿs ont tiré l’argument selon lequel si Corneille a envoyé les comédiens chez «son» notaire, c’est qu’il était très proche d’eux…

c- Eventuelles rencontres avec Corneille: la présence de Corneille à Rouen durant cette période.

À la fin du mois d’octobre ou au début de novembre, Corneille est certainement à Paris. Polyeucte vient d’être imprimé sur les presses de Laurent Maurry à Rouen (achevé d’imprimer du 23 octobre) et Corneille a obtenu de placer sa pièce sous le patronage de la reine. Il est manifestement alors à Paris, puisque c’est à Paris qu’il fait imprimer les pages liminaires contenant la dédicace «À la Reine Régente»: les travaux d’Alain Riffaud ont montré que les pages liminaires de l’édition originale (in-4°) de Polyeucte ont été imprimées par l’imprimeur parisien Antoine Coulon [un mois plus tard, les pages liminaires de l’édition in-12 seront imprimées par Denis Houssaye].

On sait aussi par Corneille lui-même qu’à la mi-novembre il était à Paris: il écrit dans un avis Au Lecteur imprimé à la fin de février 1644 (édition in-12 de La Mort de Pompée): «Ayant dédié ce Poème [La Mort de Pompée] à M. le Cardinal Mazarin, j’ai cru à propos de joindre à l’Épître le Remerciement que je présentai il y a trois mois à son Éminence, pour une libéralité dont elle me surprit.» (Corneille, Œuvres complètes, éd. G. Couton, Pléiade, I, p.1065).

De même que le Remerciement en vers a été «présenté» à Mazarin vers la mi-novembre 1643, lors d’une audience, l’édition in-4° de Polyeucte avec la dédicace «À la Reine Régente» avait dû être présentée à Anne d’Autriche, lors d’une audience, quelques jours plus tôt.

En outre les historiens du théâtre s’accordent à penser aujourd’hui que La Mort de Pompée a été créée au cours du dernier trimestre 1643. Corneille écrit lui-même que La Mort de Pompée et Le Menteur sont «parties toutes deux de la même main dans le même hiver», et La Mort de Pompée a été imprimée le 16 février 1644. Ce qui signifie que les comédiens du Marais venaient d’en cesser les représentations et que Corneille, en la publiant, permettait aux autres troupes de la reprendre; et ce qui fait remonter la création de la pièce trois ou quatre mois plus tôt. Entre la mi-octobre et la mi-novembre.

Bref, durant les mois d’octobre et de novembre 1643, Corneille a bien pu séjourner quelquefois chez lui à Rouen (et aller voir son fils, Pierre, né au début de septembre et qui, suivant l’usage dans les familles aisées, devait être en nourrice à la campagne), mais il semble avoir passé la majorité de son temps à Paris.

d- Eventuelles rencontres avec Corneille: conclusions.

Il y a donc de fortes probabilités que les comédiens de L’Illustre Théâtre aient non pas fréquenté (rien ne l’atteste et les longs séjours de Corneille à Paris s’y opposent), mais rencontré Corneille: toutes les troupes de passage devaient avoir à cœur de saluer le grand homme, toutes devaient caresser le rêve impossible qu’il leur confie une nouveauté, comme il avait fait en 1629 lorsqu’il avait confié sa première comédie, Mélite, à la troupe des Comédiens du Prince d’Orange, dirigée par Montdory, de passage à Rouen (elle s’installa à Paris l’année suivante, et après être allée de jeu de paume en jeu de paume devint connue à partir de 1634 comme la «troupe du Marais»).

Pour aller au-delà d’une simple rencontre et obtenir une véritable entrevue, L’Illustre Théâtre pouvait certes se recommander de deux éléments qui lui assuraient une supériorité sur les autres troupes de comédiens ambulants: la présence d’une comédienne de renom, Madeleine Béjart; le fait que la troupe faisait aménager un théâtre à Paris et qu’elle voulait entrer en concurrence avec les deux théâtres installés dans la capitale, l’Hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais.

Or, force est de constater que cette probable rencontre et cette possible entrevue n’ont débouché sur rien de tangible. Corneille vient de confier (plus exactement de vendre) à la troupe du Marais sa nouvelle tragédie, La Mort de Pompée (qui sera imprimée à Paris le 16 février 1644) et il s’apprête à confier à la même troupe du Marais sa nouvelle comédie, Le Menteur (imprimée à Rouen le 31 octobre 1644).

Non seulement donc, il ne confie pas à Madeleine Béjart, Molière et leurs compagnons cette nouvelle comédie (Le Menteur) qu’il se mit à écrire immédiatement à la suite de La Mort de Pompée, mais il ne songe même pas à leur confier les pièces suivantes: La Suite du Menteur et Rodogune seront de nouveau créées au tournant de 1644 et de 1645 par le théâtre du Marais. De son côté, une fois installé dans sa salle parisienne, L’Illustre Théâtre crée les nouvelles pièces de deux des plus illustres dramaturges de l’époque, Scévole de Pierre Du Ryer et La Mort de Chrispe de Tristan L’Hermite, et il va créer ensuite La Mort de Sénèque du même Tristan L’Hermite ainsi que Artaxerxe de Jean Magnon; la troupe crée aussi les pièces de l’un de ses membres, l’acteur-auteur Desfontaines (Nicolas Marie, «sieur Des Fontaines», dit plus couramment Desfontaines), en particulier L’Illustre comédien ou le martyre de saint Genest.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que sur le plan professionnel aucun élément ne permet de rapprocher en quoi que ce soit Corneille des comédiens de L’Illustre Théâtre et de Molière.

Et l’on voit que contrairement à la légende inventée par Pierre Louÿs («Désormais, jusqu’à l’année même de sa mort et pendant les trente ans qui séparent 1643 de 1673, Molière jouera Corneille sans interruption» [article intitulé «L’auteur d’Amphitryon» publié dans Le Temps le 16 octobre 1919]), Molière est très loin d’avoir «joué Corneille sans interruption»; d’autant plus que, comme on le verra ailleurs, à partir de 1663 il cesse de jouer dans les tragédies et ne joue plus que dans ses propres pièces.

En outre, les liens entre Corneille et L’Illustre Théâtre sont d’autant moins probables qu’en 1644 Corneille dédie La Mort de Pompée à Mazarin, dont il a reçu une gratification, tandis que L’Illustre Théâtre passe sous le patronage du principal adversaire de Mazarin, Gaston d’Orléans, frère du (défunt) roi Louis XIII.

Enfin, quelle raison Corneille aurait-il eu de s’intéresser à une autre troupe que celle du Marais, qui avait créé toutes ses pièces et qui continuera à les créer jusqu’à ce que son chef, Floridor, passe au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne (1647), pour laquelle il projette cette même année un système d’exclusivité garantie par des lettres patentes, et avec les comédiens de laquelle il est en relation d’étroite amitié: le 9 janvier 1644, la femme de Corneille, Marie de Lempérière est marraine de Gédéon de Soulas, fils de Floridor, le chef de la troupe du Marais.

Post Scriptum Le cas d'Andromède que la troupe de Dufresne et Molière semblent avoir joué en province en 1653.

À Lyon, la troupe de Molière aurait représenté l’Andromède de Pierre Corneille, avec musique de d’Assoucy: il existe un exemplaire de la première édition de cette tragédie (1651) qui associe chacun des membres de la troupe à la liste des personnages. On connaît ainsi sa composition à cette époque: Persée (Molière); Jupiter (du Parc); Junon & Andromède (Mlle Béjart); Neptune (de Brie); un Page de Phinéé (Louis Béjart); le Soleil et Timante (Joseph Béjart); Vénus, Cymodoce, et Aglante (Mlle de Brie); Melpomène et Céphalie (Mlle Hervé [Geneviève Béjart]); Éole et Ammon (sieur de Vauselle); Éphyre (Mlle Menou [Armande Béjart]); Cydippe et Liriope (Mlle Magdelon); Céphée (du Fresne); Huit vents (les valets); Cassiope (Mlle Vauselle); Phinée (Chasteauneuf); Chœur du peuple (Lestang).

Les disciples de Louÿs en ont déduit que si Molière et ses compagnons avaient joué Andromède en province à cette date, c'est que Corneille leur avait confié la pièce, donc qu'il était proche d'eux, etc, etc. Une fois de plus ils ont déduit un événement imaginaire à partir d'une prémisse fausse.

Le fait même que la distribution des rôles d'Andromède soit écrite en marge de la liste des personnages sur un exemplaire de la première édition de la pièce (1651) montre bien que la pièce, publiée, était dans le domaine public depuis déjà deux ans. Car on ne rappellera jamais assez ici qu'au XVIIe siècle, une fois qu'une pièce était imprimée et publiée, elle tombait dans le domaine public: la troupe qui l'avait créée n'en avait plus l'exclusivité et l'auteur n'avait plus son mot à dire sur le destin de sa pièce. Bref, à cette date (deux ans après la publication de cette tragédie à machines), Molière et ses compagnons n’avaient besoin de l’autorisation de personne pour représenter Andromède. Et il est vraisemblable que d’autres troupes de campagne ont repris elles aussi la pièce, parallèlement à Molière et à ses compagnons.

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Sous-chapitre en cours: La question des séjours à Rouen

Chapitre en cours: Louÿs (et ses disciples) sur Molière (chap. 1)

Partie en cours: L'invention de Pierre Louÿs, ses arguments et ceux de ses disciples (Deuxième Partie)




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