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Texte de Molière parodiant un texte de Corneille.


Textes concernés:

1) Corneille, Remerciement au Roi

2) Molière, Remerciement au Roi

REMERCIEMENT AU ROI

Votre paresse enfin me scandalise,
Ma Muse obéissez-moi ;
Il faut ce matin, sans remise,
Aller au lever du Roi :
Vous savez bien pourquoi, 5
Et ce vous est une honte,
De n’avoir pas été plus prompte,
À le remercier de ses fameux bienfaits :
Mais il vaut mieux tard, que jamais ;
Faites donc votre compte, 10
D’aller au Louvre accomplir mes souhaits.
Gardez-vous bien d’être en Muse bâtie ;
Un air de Muse est choquant dans ces lieux :
On y veut des objets à réjouir les yeux,
Vous en devez être avertie, 15
Et vous ferez votre cour beaucoup mieux,
Lors qu’en Marquis vous serez travestie.
Vous savez ce qu’il faut pour paraître Marquis.
N’oubliez rien de l’air, ni des habits :
Arborez un Chapeau chargé de trente plumes 20
Sur une Perruque de prix ;
Que le rabat soit des plus grands Volumes,
Et le pourpoint des plus petits :
Mais sur tout je vous recommande
Le Manteau d’un ruban sur le dos retroussé : 25
La galanterie en est grande,
Et parmi les Marquis de la plus haute bande,
C’est pour être placé.
Avec vos brillantes hardes,
Et votre ajustement, 30
Faites tout le trajet de la Salle des Gardes,
Et vous peignant galamment.
Portez de tous côtes vos regards brusquement,
Et ceux que vous pourrez connaître,
Ne manquez pas d’un haut ton, 35
De les saluer par leur nom,
De quelque rang qu’ils puissent être ;
Cette familiarité
Donne, à quiconque en use, un air de qualité.
Grattez du peigne à la porte 40
De la Chambre du Roy,
Ou si, comme je prévois,
La presse s’y trouve forte ;
Montrez de loin votre Chapeau,
Ou montez sur quelque chose, 45
Pour faire voir votre museau,
Et criez, sans aucune pause,
D’un ton rien moins que naturel
Monsieur l’Huissier, pour le Marquis un tel.
Jetez-vous dans la foule, & tranchez du notable. 50
Coudoyez un chacun ; point du tout de quartier.
Pressez, poussez, faites le Diable,
Pour vous mettre le premier :
Et quand même l’Huissier,
À vos désirs inexorable, 55
Vous trouverait en face un Marquis repoussable,
Ne démordez point pour cela ;
Tenez toujours ferme là ;
À déboucher la porte il irait trop du votre :
Faites qu’aucun n’y puisse pénétrer, 60
Et qu’on soit obligé de vous laisser entrer,
Pour faire entrer quelque autre.
Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas.
Pour assiéger la chaise, il faut d’autres combats.
Tâchez d’en être des plus proches, 65
En y gagnant le terrain pas à pas ;
Et si des assiégeants le prévenant amas
En bouche toutes les approches,
Prenez le parti doucement,
D’attendre le Prince au passage : 70
Il connaîtra votre visage,
Malgré votre déguisement,
Et lors, sans tarder davantage,
Faites-lui votre compliment.

Vous pourriez aisément l’étendre, 75
Et parler des transports, qu’en vous font éclater,
Les surprenants bienfaits que sans les mériter,
Sa libérale main sur vous daigne répandre,
Et des nouveaux efforts, où s’en va vous porter
L’excès de cet honneur où vous n’osiez prétendre ; 80
Lui dire comme vos désirs :
Sont, après ses bontés, qui n’ont point de pareilles,
D’employer à sa gloire, ainsi qu’à ses plaisirs
Tout votre art & toutes vos veilles ;
Et là-dessus lui promettre merveilles. 85
Sur ce chapitre on n’est jamais à sec :
Les Muses sont de grandes prometteuses,
Et comme vos Sœurs les causeuses,
Vous ne manqueriez pas, sans doute, par le bec :
Mais les Grands Princes n’aiment guères, 90
Que les compliments, qui sont courts;
Et le nôtre sur tout a bien d’autres affaires,
Que d’écouter tous vos discours.
La louange & l’encens n’est pas ce qui le touche,
Dès que vous ouvrirez la bouche, 95
Pour lui parler de grâce, & de bienfait,
Il comprendra d’abord ce que vous voudrez dire,
Et se mettant doucement à sourire,
D’un air, qui sur les cœurs fait un charmant effet,
Il passera comme un trait, 100
Et cela vous doit suffire,
Voilà votre compliment fait.

Pour comprendre la genèse de ces deux poèmes, il faut savoir qu'en 1663 Colbert avait mis en place un système de gratifications dans le cadre d'un vaste plan de mécénat royal destiné à faire célébrer en retour Louis XIV comme «le plus grand roi du monde». La première série de bénéficiaires de ces gratifications royales fut connue à la fin du mois de mai ou au début de juin 1663. Corneille figurait pour la somme de deux milles livres, l'une des plus élevées car il était désigné sur les états de paiement comme «Premier Poète dramatique du monde». Molière y figurait aussi pour la somme de mille livres, et il était qualifié d’«Excellent poète comique».

Il fallait remercier et célébrer le roi. La plupart des «gratifiés» envoyèrent au bras droit de Colbert dans cette entreprise, Jean Chapelain, sonnets, épîtres, odes, le plus souvent en latin. Rares furent ceux qui firent imprimer leur remerciement, et de surcroît sous le titre explicite de «Remerciement»: on ne connaît que huit «gratifiés», ou en instance de l’être, qui firent paraître une plaquette, cinq d’entre elles avec un titre qui ne signalait pas qu’il s’agissait de remercier: outre Racine (La Renommée aux Muses), Cotin publia des Réflexions sur la conduite du Roi (aussi appelé Ode pour le Roi), Fléchier, une Ode au Roi sur sa dernière maladie, Le Clerc, une Ode pour le Roi, Charpentier, un Louis, églogue royale. En définitive, il n’y eut que trois Remerciement au Roi qui furent imprimés cette année-là: l’un de Corneille, un autre de l’abbé le Vayer, fils du philosophe La Mothe Le Vayer et ami de Molière, et le troisième de Molière qui fut le dernier à être imprimé, comme Molière s'en amuse au début de son texte.

Pour remercier, Corneille avait choisi de s’en tenir au genre familier de l’épître en vers, et il s’était mis en scène en prince des poètes tutoyant son roi pour se déclarer ébloui de l’inattendu bienfait qu’il venait de recevoir et en même temps s’avouer incapable de composer un «remerciement» en bonne et due forme: prétendant ne pas connaître les formes traditionnelles de l’éloge («J’ignore encore le tour du Sonnet, et de l’Ode») et ne réussir qu’au théâtre («Partout ailleurs je rampe, et ne suis plus moi-même»), il rappela que c’était au travers des prologues de ses deux pièces à machines qu’il était parvenu à célébrer la gloire naissante du roi (Andromède) puis la victoire et la paix scellée par son mariage (La Conquête de la Toison d’or); aussi, en annonçant qu’il se sentait désormais capable de peindre le «monarque achevé» que Louis était devenu et de célébrer toutes ses qualités pour rendre «de [s]on nom l’Univers idolâtre», il ajoutait que, pour exécuter «ce grand chef-d’œuvre», il lui était nécessaire de disposer d’un «grand Théâtre», assurant le roi que s’il lui ouvrait son «merveilleux Salon» (la grande salle des machines des Tuileries) il ferait plus encore qu’il ne le lui promettait, terminant sur le vers, devenu fameux: «Commande, et j’entreprends; ordonne, et j’exécute.» Ainsi, d’un côté, tout en jouant sur son incapacité à louer ailleurs qu’au théâtre et donc sur son incapacité à adopter la forme et le ton d’un éloge digne du roi, Corneille n’en avait pas moins adopté, à la faveur du rappel de ses prologues encomiastiques, le registre le plus pompeux qui fût; d’un autre côté, tout en commençant par admirer les voies impénétrables de la magnanimité royale et «l’épanchement de ses nouveaux bienfaits», il en était venu à remercier sous forme de promesse, elle-même suspendue à la condition que le roi lui ménage une occasion favorable par une commande d’un grand spectacle à machines. Corneille avait manifestement composé un remerciement en forme d’offre de service, qui revenait à une sollicitation déguisée.

Molière avait sous les yeux le texte de Corneille lorsqu’il se mit au travail, puisqu’il se lança dans l'écriture après tous les autres gratifiés comme il le laisse entendre plaisamment au commencement («Mais il vaut mieux tard que jamais»). Il choisit d'imiter Corneille sur trois points:

- Comme Corneille, il choisit de composer et de faire imprimer une épître en vers, et sous le même titre de Remerciement au Roi.

- Comme Corneille, il choisit de remercier en feignant de ne pas le faire explicitement.

- Comme Corneille il compose un texte de 102 vers!

Tout cela, pour mieux se distinguer de Corneille et faire valoir sa manière propre face aux hyperboles convenues et à la raideur hautaine des vers cornéliens: matière et ton galants, récit d’une véritable scène de comédie centrée sur un personnage familier de son public (le petit marquis à la mode) et sur un moment typique de la vie de cour (la presse devant la porte du roi), complicité enjouée avec le public mondain, délicate connivence avec le roi, plaisante raillerie des assurances verbales de la muse cornélienne, jugée «grande prometteuse».

Enfin on remarquera que les vers 75-89 sont une parodie explicite des thèmes développés par Corneille dans son propre Remerciement.

conclusions. Cet épisode des deux Remerciements est capital pour comprendre les relations entre les deux hommes.

1) D'une part, dans la mesure où il n'y eut guère que Corneille et Molière qui se lancèrent dans la composition d'un Remerciement intitulé comme tel et qui le firent imprimer, la comparaison entre les deux était inévitable (et Robinet nous rappelle que celui de Molière fut jugé le meilleur de tous: Charles Robinet Le Panégyrique de L’École des femmes, scène V). On ne voit pas pourquoi si Corneille était l'auteur des œuvres de Molière, il se serait ainsi donné la peine de composer deux remerciements, l'un à sa manière, l'autre à la manière de Molière, et de courir ainsi le risque de voir préféré celui de Molière et d'attenter ainsi à sa propre réputation.

On ne voit pas pourquoi non plus il se serait laissé aller à se moquer de son propre Remerciement en composant les vers 75-89 de celui de Molière.

2) D'autre part, puisque Corneille ne peut pas avoir écrit ces deux Remerciements et que Molière est bien l'auteur de son propre Remerciement au Roi, il y a là la plus éclatante confirmation du talent de poète de Molière, capable d'une habileté dans le maniement du vers irrégulier que seul La Fontaine saura égaler et qui annonce les prouesses de versification de son Amphitryon cinq ans plus tard.

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