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Textes de Molière qui ironisent sur les pratiques de Corneille.


a- préface des Précieuses ridicules..

Mon Dieu, l’étrange embarras, qu’un Livre à mettre au jour! et qu’un Auteur est neuf, la première fois qu’on l’imprime! encore si l’on m’avait donné du temps, j’aurais pu mieux songer à moi, et j’aurais pris toutes les précautions, que Messieurs les Auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand Seigneur, que j’aurais été prendre malgré lui, pour Protecteur de mon Ouvrage; et dont j’aurais tenté la libéralité, par une Épître dédicatoire bien fleurie; j’aurais tâché de faire une belle et docte Préface, et je ne manque point de Livres, qui m’auraient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la Tragédie, et la Comédie; l’Étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.

Publiées en février 1659, Les Précieuses ridicules paraissaient quelques mois seulement après l’Œdipe de Pierre Corneille (achevé d’imprimé le 26 mars 1659), qui s’ouvrait sur une «Épître dédicatoire bien fleurie» — intitulée Vers présentés à Monseigneur le Procureur général Fouquet, Surintendant des finances —, elle même suivie d’une «belle et docte Préface», où Corneille justifiait le choix du sujet d’Œdipe et les principales modifications qu’il y a apportées. Certes, il s’agit ici d’un jeu ironique qui englobe les pratiques de la plupart des auteurs de profession, dont Molière affecte justement de se distinguer, et l’on peut estimer que Corneille n’était pas particulièrement visé, même si tout Paris avait en main le dernier chef-d’œuvre de Corneille. Mais l’allusion devient manifeste si on la met en regard de la préface des Fâcheux, publiée deux et demi ans plus tard.

b- préface des Fâcheux.

Mais dans le peu de temps qui me fut donné, il m’était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes Personnages, et sur la disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu’un petit nombre d’Importuns; et je pris ceux qui s’offrirent d’abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui j’avais à paraître; et, pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier nœud que je pus trouver. Ce n’est pas mon dessein d’examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s’y sont divertis ont ri selon les règles: Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les Pièces que j’aurai faites: et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand Auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut être ne viendra point, je m’en remets assez aux décisions de la multitude; et je tiens aussi difficile de combattre un Ouvrage que le public approuve, que d’en défendre un qu’il condamne.

Pour comprendre les enjeux de ce passage, où Molière se défend manifestement contre les critiques qui lui ont été adressées, il faut souvenir qu’en 1660 (à peine un an avant la publication des Fâcheux) Corneille avait fait paraître une édition collective de son Théâtre, en trois volumes, chacun des volumes s’ouvrant par un long «Discours» sur la théorie théâtrale et sur les fameuses «règles» dramatiques, et comportant d’abondants commentaires des théoriciens qui l’avaient précédé, au premier chef les deux plus célèbres, Aristote (auteur de la Poétique) et Horace (auteur de L’Art poétique); en outre, à la suite de ces «Discours», chacun des trois volumes contenaient une série de «remarques» critiques sur chacune des pièces contenues dans le volume, intitulées «Examen des poèmes contenus en cette première [deuxième, troisième] partie. On y retrouve certains des termes mêmes que Molière utilise dans sa préface, comme, par exemple, "selon les règles", "épisodes" ou l'invocation d'"Aristote et Horace".

L’ironie est si manifeste envers celui qui était universellement considéré comme le «grand Auteur», et qui s’était autorisé de cette réputation pour publier solennellement des «Discours» théoriques et des «Examens» critiques, que même les plus ardents défenseurs de la mémoire de Pierre Louÿs, Jean-Paul Goujon et Jean-Jacques Lefrère, ont été forcés de le concéder:

Il y a là un persiflage patent sur les trois discours consacrés à l’art dramatique — Du poème dramatique, De la tragédie, Des trois unités — et sur les Examens de ses pièces que Corneille avait inclus dans l’édition de son théâtre parue l’année précédente: le dramaturge s’y référait abondamment à Aristote et à Horace… (Goujon et Lefrère, Ôte-moi d’un doute. L'énigme Corneille-Molière, Fayard, 2006, p.124)

Seulement, selon une technique bien connue dans le domaine de la désinformation, les deux apologistes de Louÿs se gardent bien d’en tirer la moindre conclusion : obligés de citer ce passage, ils se hâtent de l'oublier pour enchaîner sur l'idée selon laquelle Les Fâcheux serait une oeuvre de collaboration (sur cette idée fausse, voir L’absence de toute trace de collaboration antérieure?).

Pourtant, une conclusion s'impose: puisque même les disciples de Louÿs sont contraints de reconnaître qu'il y a là un «persiflage patent», c'est bien que ce texte est une preuve de plus que ce n'est pas Corneille qui l'a rédigé! à moins d'accepter une fois de plus un raisonnement par l'absurde du type: Corneille, le grand Corneille, si ombrageux et soucieux de sa gloire, rédigerait donc un texte qui se moque de lui-même et accepterait que ce texte moqueur soit signé Molière, l'homme qui est en train de s'imposer comme la coqueluche du public, du grand monde parisien, de la Cour et même du Roi!

Une seconde conclusion doit être tirée de ce passage: même si l'on fait l'hypothèse que Corneille aurait pu rédiger la pièce et Molière la préface, peut-on admettre que celui-ci aurait pu se laisser aller à persifler publiquement (et dans un livre dédié au Roi) son propre collaborateur? On ne persifle pas les actions et les oeuvres de ceux envers lesquels on est bien disposé.

Ce passage, venant après la taquinerie de la préface des Précieuses ridicules, invite à penser que décidément les relations entre Corneille et Molière étaient plutôt sous le signe de l’animosité.

c- Allusions dans La Critique de L’École des femmes relevées par les contemporains.

Dans La Critique de L’École des femmes Molière introduit sous le nom de M. Lysidas un auteur dramatique qui exprime une critique virulente des pièces de Molière et de L’École des femmes en particulier, et qui le fait au nom d'un système dramatique reposant sur les règles issues d'Aristote et d'Horace, en invoquant les grands noms de la théorie littéraire et les termes techniques d'une manière parfaitement pédante.

Molière a-t-il voulu faire allusion à des auteurs dramatiques en particulier? Peut-être pas. Mais d'autres y ont vu des allusions précises à Corneille et pas seulement parce qu'ils étaient eux-mêmes en conflit avec Corneille. Si d'Aubignac a pu écrire dans sa Quatrième Dissertation (paragraphe 21):«J’avais cru, comme beaucoup d’autres, que vous étiez le Poète de La Critique de L’École des femmes, et que M. Lysidas était un nom déguisé…», c'est qu'il savait pouvoir jouer auprès de ses lecteurs d'une réputation de mésentente entre les deux hommes.

d- allusions satiriques dans L’Impromptu de Versailles.

Dans L’Impromptu de Versailles (scène I, Pléiade 2010, vol. II, p.825-827), Molière joue une rencontre entre un auteur dramatique et plusieurs comédiens d’une troupe de campagne auxquels il veut proposer sa nouvelle pièce de théâtre. Comme il demande à cette troupe de faire des essais de déclamation, les extraits choisis sont exclusivement du Corneille, alors que toutes les troupes de l'époque (aussi bien les troupes parisiennes que les troupes de campagne) avaient à leur répertoire bien d'autres tragédies que celles de Corneille. Le passage est l'occasion pour Molière de faire la satire du jeu des comédiens rivaux de l'Hôtel de Bourgogne, de mettre en valeur son extraordinaire talent d'imitateur comique, et de laisser entendre à son public que le poète en question pourrait bien être Corneille en personne.

Pour comprendre l'allusion, il faut se rappeler que Molière et sa troupe ont séjourné quelques mois à Rouen de la fin du printemps à l'automne 1658 avant de s'installer définitivement à Paris. La troupe était déjà précédée d'une certaine réputation comme en témoigne une lettre de Thomas Corneille datant de la fin du mois de mai, alors que la plupart des membres de la troupe ne sont pas encore arrivés. Il est probable qu'au cours de l'été, au moment où Corneille semble avoir commencé à songer à faire sa rentrée au théâtre après près de six ans de retraite (sa prochaine pièce, Œdipe fut créée à l'Hôtel de Bourgogne dès janvier 1659), des rencontres ont eu lieu entre Molière et ses compagnons et les frères Corneille. Les choses ne se sont évidemment pas passées comme le suggère ce passage parodique, mais le clin-d'oeil satirique a dû d'autant plus facilement être relevé par les spectateurs que depuis deux ou trois ans en fin de repas Molière régalait de cette séquence comique les hôtes qui l'invitaient à leur table (voir les textes de Donneau de Visé qui durant la querelle de L'École des femmes se moquent de L’Impromptu de Versailles qualifié d'Impromptu de trois ans) (voir 1.

MOLIÈRE.
J’avais songé une Comédie, où il y aurait eu un Poète que j’aurais représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une Pièce à une Troupe de Comédiens nouvellement arrivés de la campagne. "Avez-vous, aurait-il dit, des Acteurs et des Actrices, qui soient capables de bien faire valoir un Ouvrage? car ma pièce est une pièce... Eh! Monsieur, auraient répondu les Comédiens, nous avons des Hommes et des Femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé. Et qui fait les Rois parmi vous? voilà un Acteur qui s’en démêle parfois. Qui! ce jeune Homme bien fait? vous moquez-vous! Il faut un Roi qui soit gros et gras comme quatre. Un Roi, morbleu, qui soit entripaillé comme il faut! un Roi d’une vaste circonférence, et qui puisse remplir un Trône de la belle manière! La belle chose qu’un Roi d’une taille galante! Voilà déjà un grand défaut; mais que je l’entende un peu réciter une douzaine de Vers." Là-dessus le Comédien aurait récité, par exemple, quelques Vers du Roi de Nicomède

Te le dirai-je Araspe, il m’a trop bien servi,
Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu’il lui aurait été possible. Et le Poète: "Comment, vous appelez cela réciter? C’est se railler; il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi.

Te le dirai-je, Araspe... etc.
Imitant Montfleury, excellent acteur de l’Hôtel de Bourgogne.
Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là appuyez comme il faut le dernier Vers. Voilà ce qui attire l’approbation, et fait faire le brouhaha. Mais, Monsieur, aurait répondu le Comédien, il me semble qu’un Roi qui s’entretient tout seul avec son Capitaine des Gardes, parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque. Vous ne savez ce que c’est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu une scène d’Amant et d’Amante." Là-dessus une Comédienne et un Comédien auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace.

Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur,
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
Hélas! Je vois trop bien... etc.

Tout de même que l’autre, et le plus naturellement qu’ils auraient pu. Et le Poète aussitôt: "vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il faut réciter cela.

Iras-tu, ma chère âme... &c.
Non je te connais mieux... etc.
Imitant Mlle Beauchâteau, Comédienne de l’Hôtel de Bourgogne.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? admirez ce visage riant qu’elle conserve dans les plus grandes afflictions." Enfin voilà l’idée, et il aurait parcouru de même tous les Acteurs, et toutes les Actrices.

Mademoiselle DE BRIE.
Je trouve cette idée assez plaisante, et j’en ai reconnu là dès le premier Vers, continuez je vous prie.

MOLIÈRE, imitant Beauchâteau, aussi Comédien, dans les Stances du Cid.
Percé jusques au fond du cœur, &c.

Et celui-ci le reconnaîtrez-vous bien, dans Pompée de Sertorius.
Imitant Hauteroche, aussi Comédien.
L’inimitié qui règne entre les deux partis,
N’y rend pas de l’honneur... etc.

Mademoiselle DE BRIE.
Je le reconnais un peu je pense.

MOLIÈRE.
Et celui-ci.
Seigneur, Polybe est mort... &c.
Imitant De Villiers, aussi comédien.

Mademoiselle DE BRIE.
Oui, je sais qui c’est, mais il y en a quelques-uns d’entre eux, je crois, que vous auriez peine à contrefaire.

MOLIÈRE.
Mon Dieu, il n’y en a point qu’on ne pût attraper par quelque endroit si je les avais bien étudiés; mais vous me faites perdre un temps qui nous est cher.

On voit que chaque fois qu’un comédien joue «de façon naturelle» — telle est la manière dont Molière présentait le type de déclamation un peu moins déclamatoire qu'il défendait face aux autres théâtres —, "le poète" l’interrompt pour montrer ce que doit être la «belle déclamation», parodiant tour à tour plusieurs acteurs de l’Hôtel de Bourgogne: et tous les extraits sont des extraits de Corneille! L’Hôtel de Bourgogne reprenait pourtant (autant que la troupe de Molière) des tragédies de Tristan l’Hermite, Mairet, Rotrou, etc.

Dès lors, si ce texte ne permet pas à lui seul de déduire avec certitude qu'il existait quelque animosité entre Molière et Corneille, la connaissance que l'on a de cette animosité préexistante, le témoignage de l'abbé d'Aubignac sur la "cabale" lancée par Corneille quelques mois plus tôt contre L'École des femmes, tout cela permet d'estimer que Molière a bel et bien construit ce passage avec une intention satirique.

NB Pour achever d'éclairer ce passage, on rappellera que les frères Corneille ont depuis les débuts parisiens de la troupe de Molière manifesté de la désapprobation pour leur jeu.

Ainsi le 1er décembre 1659, Thomas Corneille écrivait à l’un des amis des deux frères, l’abbé de Pure:

Je suis fâché […] que la haute opinion que M. de La Clairière [auteur rouennais d’un Oreste et Pylade] avait de MM. de Bourbon [Molière et sa troupe étaient alors installés au Petit-Bourbon] n’ait pas été remplie avantageusement pour lui. Tout le monde dit qu’ils ont joué détestablement sa pièce, et le grand monde qu’ils ont eu à leur farce des Précieuses après l’avoir quittée [= après avoir cessé de représenter la pièce de La Clairière] fait bien voir qu’ils ne sont propres qu’à soutenir de semblables bagatelles et que la plus forte pièce tomberait entre leurs mains.

On voit que la prise de position de Thomas Corneille (et à travers lui de son frère Pierre) est sans ambiguïté et, du fait du statut des lettres à l'époque (on les recopiait pour les faire circuler et on les lisait à haute voix dans les salons amis), publique.

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Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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