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Textes mentionnant sans ambiguïté une hostilité de Corneille envers Molière


NB. Les textes présentés ci-dessous constituent des témoignages contemporains irrécusables qui excluent toute possibilité de collaboration entre Corneille et Molière avant la fin des années 1660. Du coup, les disciples de Pierre Louÿs ont été contraints d'inventer toutes sortes de raisonnements, plus absurdes les uns que les autres, pour tenter disqualifier ces témoignages.

1- En 1663, François Hédelin, abbé d’Aubignac, écrit au troisième paragraphe de sa Quatrième Dissertation [Quatrième Dissertation concernant le Poème dramatique; servant de Réponse aux calomnies de M. Corneille, p.115 de l’éd. originale]:

Premièrement, de quoi vous êtes-vous avisé sur vos vieux jours d’accroître votre nom et de vous faire nommer Monsieur de Corneille ? L’Auteur de L’École des femmes, je vous demande pardon si je parle de cette Comédie qui vous fait désespérer, et que vous avez essayé de détruire par votre cabale dès la première représentation; l’Auteur, dis-je, de cette Pièce, fait conter à un de ses Acteurs, qu’un de ses voisins ayant fait clore de fossés un arpent de pré se fit appeler M. de l’Ile, que l’on dit être le nom de votre petit frère…

[allusion aux vers suivants, sur lesquels nous revenons plus bas:

«Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l’Ile en prit le nom pompeux.» (L’École des femmes, I, 1)]

Deux éléments à retenir des moqueries de d'Aubignac: la mise sur pied par le clan Corneille d’une cabale pour tenter de faire tomber L’École des femmes le jour de la création de la pièce; la confirmation que tous les contemporains avaient bien entendu la satire de Molière contre les prétentions nobiliaires des frères Corneille (prétentions légitimes puisqu'ils avaient effectivement été anoblis, mais cela n'interdisait pas la satire).

Il n’y a aucune raison de mettre en doute ici le témoignage de d’Aubignac, comme cherchent à le faire les disciples de Louÿs, sous le prétexte qu’il était en conflit avec Corneille. D'une part, s'il l'accuse de se faire appeler Monsieur de Corneille, alors que Corneille n'a jamais mis de particule devant son nom (voir la page Le choix du surnom de Molière.), c'est tout simplement parce que venait de paraître un texte intitulé Défense du Sertorius de Monsieur de Corneille, dû à Jean Donneau de Visé, dans lequel d'Aubignac était violemment pris à partie, particulièrement dans l'Apostille qui ferme le volume. L'occasion était belle de se saisir de cette perche maladroitement tendue par Donneau de Visé pour se moquer des prétentions nobiliaires des frères Corneille en rappelant le clin d'oeil satirique lancé par Molière dans sa récente École des femmes et la réaction outrée des Corneille qui avaient cabalé contre la pièce. D'autre part, son attaque aurait été amoindrie s’il avait inventé de toutes pièces une participation de Corneille à la cabale lancée contre L’École des femmes à sa création. La manière dont d’Aubignac en parle, c’est comme d’un fait connu de tous. Enfin, c'est justement parce qu'il était en conflit avec Corneille qu'il a songé à faire état d'une manifestation publique d'hostilité envers L’École des femmes: amis et admirateurs de Corneille ne pouvaient que passer sous silence cet épisode qui n'est pas à la gloire du grand auteur (il en ira de même sept ans plus tard lors de la première de Britannicus: c'est Racine qui dénoncera dans la préface de sa pièce le comportement de Corneille).

De plus, aucun partisan de Corneille n’a pris la plume pour accuser d’Aubignac d’avoir menti sur ce point. Il est particulièrement frappant que Donneau de Visé, qui venait de prendre à deux reprises la défense de Corneille contre d’Aubignac (Défense de la Sophonisbe en mars 1663 et Défense du Sertorius de Monsieur de Corneille à la fin de juin 1663), auquel d'Aubignac répondait directement dans sa quatrième dissertation tout en affectant de s'adresser au seul Corneille, et qui était l’un des adversaires les plus actifs de L’École des femmes (trois textes publiés entre l’été 1663 et le début 1664) n’ait tenté à aucun moment de laver Corneille de tout soupçon de cabale contre L’École des femmes en accusant d'Aubignac de calomnie. Pourtant il fait une claire allusion au passage en question de la Quatrième Dissertation, à la page 48 de sa Défense d’Œdipe, où de nouveau il s'adresse à d'Aubignac:

Comme vous faites profession d’approuver tout ce qui est méchant et de condamner tout ce qui est bon, l’on ne doit pas être surpris de vous voir approuver L’École des femmes et celle des Maris. Elles vous ont plu, pource qu’elles ne valent rien, et il ne manquait plus au sermon, mis en farce et tourné en ridicule, que l’approbation d’un docteur de votre étoffe. Mais je doute que la Sorbonne vous sache gré, et qu’un sage ministre de la Justice, qui a été sur le point de le faire défendre, approuve le bien que vous dites d’une chose qui ne doit inspirer que de l’indignation et de l’horreur.

On voit que la stratégie de Donneau de Visé est d'attaquer, faute de pouvoir défendre: il ne peut nier que Corneille a cabalé contre L'École des femmes et ne peut donc accuser d'Aubignac de calomnie sur ce point. Du coup, il reproche à d'Aubignac d'avoir "approuvé" deux pièces que l'Église (représentée par la Sorbonne, faculté de Théologie à cette époque) et les milieux dévots jugent dangereuses, et en particulier celle qui contient la parodie de sermon prononcé par Arnolphe.

Quant à Robinet qui, dans son Panégyrique de L'École des femmes, décerne les plus grands éloges à Corneille et le présente comme au-dessus de la mêlée, il fait rapidement l'histoire du conflit entre Corneille, d'Aubignac et Donneau de Visé, sans la moindre allusion à d'éventuelles calomnies infondées de d'Aubignac.

Un autre argument des disciples de Louÿs pour tenter d'invalider le témoignage de d'Aubignac consiste à souligner que celui-ci reproche à Corneille dans cette même Dissertation de l'avoir pris à partie de manière insultante dans sa récente Défense du Sertorius de Monsieur de Corneille, alors que Corneille n'a jamais écrit de "Défense" en cette année 1663. «Il y a là une erreur manifeste», conclut gravement D. Labbé (Si deux et deux sont quatre, Max Milo, 2009, p.111), espérant ainsi convaincre son lecteur que décidément le vindicatif d'Aubignac a aussi un cerveau d'oiseau et qu'on ne peut pas lui faire confiance... Mais ce n'est nullement une erreur: il suffit de lire l'ensemble de cette Dissertation pour voir que d'Aubignac feint de croire que Corneille est l'auteur de la Défense du Sertorius afin de pouvoir s'adresser directement à lui plutôt que de s'abaisser à répondre au jeune plumitif, encore peu connu, qu'était Donneau de Visé. Autrement dit, étant donné que Corneille, plutôt que de répondre lui-même à ses dissertations, a laissé partir à l'attaque Donneau de Visé sans se découvrir lui-même, d'Aubignac a estimé qu'il déjouait le piège en faisant comme si Donneau de Visé n'existait pas (puisque son texte était paru anonyme) et en s'adressant directement à Corneille.

2- L'hostilité de Corneille envers Molière, en dehors même de la période consécutive à la création de L'École des femmes, semble n'avoir été un secret pour personne. Les compilateurs qui ont composé à la fin du XVIIe siècle le célèbre recueil d'anecdotes intitulé Segraisiana prêtent à Segrais les remarques suivantes:

Ce n'est pas la coutume de l'Académie de se lever de sa place dans les Assemblées pour personne, chacun demeure comme il est; cependant lorsque Monsieur Corneille arrivait après moi, j'avais pour lui tant de vénération que je lui faisais cet honneur. C'est lui qui a formé le Théâtre Français; il ne l'a pas seulement enrichi d'un grand nombre de belles pièces toutes différentes les unes des autres, on lui est encore redevable de toutes les bonnes de tous ceux qui sont venus après lui. Il n'y a que la Comédie où il n'a pas si bien réussi; il y a toujours quelques scènes trop sérieuses; celles de Molière ne sont pas de même, tout y ressent la Comédie. Monsieur Corneille sentait bien que Molière avait cet avantage sur lui, c'est pour cela qu'il en avait de la jalousie, ne pouvant s'empêcher de le témoigner; mais il avait tort.

On observe que dans ce récit marqué par un immense respect de Corneille et une admiration presque sans réserve pour son œuvre, la seule réserve porte sur l'infériorité de ses comédies par rapport à celles de Molière et la jalousie publique qu'il aurait exprimée envers Molière.

Que valent donc les inventions de Pierre Louÿs et de ses disciples, trois siècles plus tard, face à un tel texte rédigé dans les années qui ont suivi la mort des deux hommes?

3- Revenons sur les quatre vers de L’École des femmes, que d'Aubignac se délecte de rappeler à Corneille qu'ils le font enrager. Après avoir tenté d'invalider le témoignage de d'Aubignac, les disciples de Louÿs tentent désespérément de se convaincre que ces vers ne constitueraient pas une flèche satirique lancée par Molière contre les frères Corneille.

«Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l’Ile en prit le nom pompeux.» (L’École des femmes, I, 1)

Il n'était pas nécessaire d'être animé par de la rancœur envers Corneille pour comprendre le sens de ces vers. Chacun savait au XVIIe siècle que Thomas Corneille se faisait appeler «le sieur de l’Île», «Monsieur de l’Île» ou «Monsieur Corneille de l’Île» [orthographié Isle, dans tous les textes du XVIIe siècle]. C'était une appellation parfaitement légale, puisque la famille Corneille tout entière avait été anoblie au lendemain du Cid: pour se distinguer de son frère aîné, Pierre, à qui il suffisait de se faire appeler Monsieur Corneille, Thomas avait pris l'habitude de se parer du nom de leur petit «fief». La preuve que la pointe avait été parfaitement comprise nous est donnée par les Mémoires du Président Hénault, dans lesquels on peut lire:

Jean Remi, mon père, avait toujours vécu avec les hommes célèbres de son temps: il était l'ami de Subligny avec lequel il composa des ouvrages assez médiocres. Il eut part (j'en suis fâché) à plusieurs mauvaises brochures qui parurent dans le temps contre les tragédies de Racine ; mais il faut le pardonner à ses liaisons avec les Corneille. Ce fut lui qui donna à Lully, Dumesnil, cuisinier de M. Foucault; et si ce détail n'est pas trop petit, il donna à Molière, pour son Malade Imaginaire, la robe de chambre et le bonnet de nuit de ce même M. Foucault, son parent, l'homme le plus chagrin et le plus redouté dans sa famille et qui travaillait toute la journée en robe de chambre. (Mon père en tenait un peu). […]

Mais les amis particuliers de Jean-Remi, mon père, furent le célèbre Fontenelle et Thomas Corneille, qui se nommait M. de l'Isle. Molière a eu grand tort de se moquer de ce changement de nom, dans son École des Femmes :
Je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui n'ayant pour tout bien, qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de L'Isle en prit le nom pompeux.

Cette plaisanterie était-elle digne de Molière ; et Thomas Corneille, le meilleur de tous les hommes, avait-il pu se l'attirer? J'ai retrouvé une de ses lettres, datée d'Andelys, à mon père, où il lui disait, en parlant de sa tragédie d'Ariane : “J'ai fait une assez belle fille en dix-huit jours.”

Thomas Corneille n'eut qu'une fille qui épousa M. de Marsilly, enseigne des gardes du corps, blessé à mort au combat de Leuze. Mon père la retira chez lui à la mort de Thomas Corneille, et elle n'en est sortie qu'à la mort de mon père en 1738.

Récapitulons: ce texte, écrit par le fils d’un proche de Thomas Corneille, confirme qu’il était de notoriété publique que dans le passage cité de L’École des femmes Molière s’est moqué des frères Corneille à travers le titre de sieur de l’Isle dont Thomas s’affublait pour se distinguer de son frère aîné.

Dès lors comment pouvoir imaginer un seul instant que Corneille aurait pu être l’auteur de vers qui ironisaient sur le titre de noblesse de son propre frère?

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Chapitre en cours: Relations entre Corneille et Molière (chap. 2)

Partie en cours: État de la question (Première Partie)




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