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Une vraie confrontation prosodique entre Corneille et Molière.


Les mots comprenant -ier, comme meurtrier ou sanglier.

Chez Corneille, le son -ier compte toujours pour deux syllabes. C'est pourquoi des mots comme bouclier, meurtrier, sanglier comptent toujours dans ses pièces pour trois syllabes. C'est tout simplement la prononciation actuelle, mais aux XVIe-XVIIe siècles, dans les textes en vers, la plupart des poètes et des dramaturges faisaient un autre choix, celui de considérer le son -ier comme une diphtongue et de le faire compter pour une seule syllabe. Et c'est à cette tradition que Molière s'est rallié.

Les choix de Corneille reflètent l'évolution phonétique du français courant, et le fait d'en tenir compte dans la prosodie reflète la volonté de mettre la langue poétique en conformité avec l'évolution phonétique. Il s'oppose en cela à la plupart des poètes de sa génération, et notamment Rotrou, le plus important de ses rivaux. On soulignera que c'est un choix que Corneille a fait d'emblée, dès le début de sa carrière (et évidemment il s'y tiendra).

Détaillons. Voici d'abord quelques exemples puisés dans les pièces de Corneille à divers moments de sa carrière:

- baudrier, trois syllabes au v.195 de La Galerie du Palais (comédie composée et publiée pour la première fois dans les années 1630)

LE MERCIER

Voyez deçà, messieurs ; vous plaît-il rien du nôtre ?
Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre,
Des gants, des baudriers, des rubans, des castors.

- meurtrier trois syllabes dès Médée (tragédie composée et publiée pour la première fois dans les années 1630, un peu avant Le Cid)

Et tout Corinthe enfin s'impute à grande injure
Qu'un fugitif, un traître, un meurtrier de rois,
Lui donne à l'avenir des princes et des lois ;
Médée, v. 613-615 (v.618-620 dans le texte de 1682).

On retrouve évidemment le même compte de syllabes presque trente ans plus tard dans Sertorius (tragédie composée au début des années 1660):

Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres
Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres…
Sertorius, I, 1, v. 33-34

- bouclier, trois syllabes au v.1304 d'Andromède (tragédie composée à la fin des années 1640):

AMMON.
Mais vous ne savez pas, seigneur, que son épée
De l'horrible Méduse a la tête coupée,
Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,
Et que c'est fait de vous s'il en frappe vos yeux.
Andromède, IV, 4, v.1304-1305.

Au rebours de Corneille, Molière adopte ce qui, pour sa génération, peut passer pour une coquetterie archaïsante (ce qui explique que La Fontaine aussi l'adopte): chez lui, le son -ier fait l'objet d'une synérèse et se voit donc considéré comme une diphtongue qui constitue une seule syllabe. Les mots qui comprennent ce son, comme sanglier ou meurtrier, comptent donc pour deux syllabes.

J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé,
Avait d'un air affreux tout son poil hérissé ;
Ces deux yeux flamboyants ne lançaient que menace,
Et sa gueule faisait une laide grimace,
Qui, parmi de l'écume, à qui l'osait presser,
Montrait de certains crocs... Je vous laisse à penser.
La Princesse d'Elide, I, 2, v. 207-212

Reprochez-vous, Madame, à nos justes alarmes
Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes ?
J'aurais pensé pour moi qu'abattre sous nos coups
Ce sanglier qui portait sa fureur jusqu'à vous,
Etait une aventure (ignorant votre chasse)
Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce.
La Princesse d'Elide, I, 3 (v. 265-270)

Et l'on posera donc, en guise de conclusion et pour mettre un terme définitif à ce dossier «Molière auteur des œuvres de Molière», la même question qu'à la page précédente:

Une fois de plus, qui croire? Les faits — en l'occurrence linguistiques — qui sont têtus? ou les inventions d'un rêveur sombrant dans un furieux et désespéré délire attributif?

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